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Lundi 27 décembre 1999

Un arrêt McDo et une nuit inconfortable plus tard, je débarque à Denver, poursuivant mon voyage vers l’est, espérant perdre un peu d’altitude et gagner un peu de chaleur. Je fais un tour dans la voiture de la charmante jeune fille qui travaille à l’AJ où je vais passer quelques nuits, et qui vient vous chercher à la station gratuitement si vous avez décidé de dormir là-bas (mais pas forcément avec elle !). C’est une espèce de vieille grosse voiture américaine toute déglinguée (les films, oui...), avec le boîtier de vitesses là où l’on s’attend à trouver le levier des essuie-glaces en France. L’auberge est spacieuse et pas encore trop chère avec ses douze dollars, mais assez vieille et délabrée. Toute en longueur et haute d’un étage, les chambres sont distribuées le long d’un couloir. Je me doute qu’il ne s’agit pas d’une AJ conviviale, familiale, propice aux rencontres. Je ferai avec...

Aussitôt arrivé, je décide d’aller au Museum of Natural History, le musée d’Histoire Naturelle, car on me propose des prix intéressants sur le billet d’entrée et le transport est gratuit. C’est ainsi que je passe la matinée, de neuf heures et demie jusqu’à deux heures de l’après-midi, au milieu des dinosaures, de la flore et de la faune préhistorique, des minéraux, passant au second étage dans les contrées indiennes, faisant une brève rencontre avec quelques momies, visitant les étoiles dans le planétarium et terminant par les grandes et magnifiques reconstitutions de scènes sauvages représentant des animaux en trois dimensions dans leurs environnements naturels. Ouf ! le spectacle est complet et intéressant, visuellement parlant, car la masse d’information est trop touffue pour être réellement assimilée en une seule fois. On peut dire que j’en ai eu pour mon argent sur ce plan-là. Je suis satisfait de ma visite, et, dans le même temps, je sens que quelque chose ne va pas, comme une sorte de mécontentement, un malaise intellectuel que je ne peux, pour l’instant, expliquer...

C’est un malaise tout court que je vais faire si je ne mange pas un morceau ! Le tarif d’un vulgaire sandwich dans la cafétéria du musée est trop élevé pour ma bourse, alors je vais me rabattre sur un petit déjeuner, avec un succédané infecte de croissant à plus de deux euros et un chocolat chaud ! Je retourne à l’auberge assez distante en traversant un joli parc d’où l’on aperçoit downtown, avec ses gratte-ciel (un vrai downtown comme je les aime !), et derrière, en toile de fond, les sommets enneigés des Rocky Mountains, les fameuses Montagnes Rocheuses. Nous sommes dans le Colorado, région très riche en fossiles, ce qui explique en fait la raison d’être du musée que je viens de visiter car il consacre une grande partie de ses collections aux fossiles et à la préhistoire. En outre, l’université de Denver est un grand centre de recherche en paléontologie. En tous les cas, le cadre est très joli et mériterait une photo. Plus tard, peut-être...

Près de l’auberge, je vais faire quelques courses car ma chambre donne sur une cuisine équipée de plaques (en très mauvais état, certes, mais équipée tout de même) et d’un frigo. Le quartier ne me semble pas des plus chics.

Mardi 28 décembre 1999

Le centre-ville est à un quart d’heure de marche. Je passe devant la cathédrale de Denver, dans laquelle Jean-Paul II a célébré une messe lors des 18èmes JMJ (Journées mondiales de la Jeunesse). Le centre-ville s’articule autour d’une longue artère semi-piétonne bordée de commerces, la seizième rue, sillonnée toute la journée dans les deux sens par une navette gratuite. C’est pratique car la rue est tout de même assez longue. Je me promène le long de ce gigantesque centre commercial à ciel ouvert avant de me rendre à l’université pour tomber une nouvelle fois devant une porte close pour cause de vacances. La bibliothèque ne rouvrira pas ses portes avant le 3 janvier. Cette fois, toutes mes illusions s’effondrent pour de bon ! L’Amérique m’avait habitué à mieux, surtout dans ses universités. Allons, ne soyons pas trop dur, un peu de vacances... ?

La ville mélange toutes sortes de styles d’architecture : à l’américaine, les buildings tout proches en étant les plus imposants représentants ; architecture moderne de la bibliothèque et d’autres bâtiments proches ; à « l’européenne » avec le théâtre et ses portes et colonnades. Et d’autres surprises m’attendent ailleurs... Pour l’instant, je me dirige vers la bibliothèque municipale, ce gigantesque bâtiment rouge grès située à deux pas du Capitol (Denver est capitale d’État) et de la mairie. Elle offre quatre niveaux, de très grandes salles aux rayonnages bien chargés, bref, une vraie bibliothèque. Et bien sûr des postes Internet, dont l’accès est totalement libre.

La chambre de l’auberge, assez spacieuse, permet d’accueillir six personnes, mais nous sommes à peine trois. Enfin, je pense, car il y a pas mal de mouvements et je ne vois en fait qu’une seule personne. J’avais peur de ne pas trouver de logement à l’approche du nouvel an : visiblement, Denver n’est pas la ville « in » pour fêter le changement de siècle... Tant mieux ! Et puis je peux choisir ma chaîne moi-même à la télé... Je regarde de nouveau des épisodes de séries pour la plupart connues en France : X-Files, Buffy The Vampire Slayer (Buffy et les Vampires), Walker Texas Rangers..., ainsi que de nombreux films car certaines chaînes ne diffusent que cela toute la journée. Les téléspectateurs qui ne supportent pas les spots publicitaires coupant les émissions en deux ne seraient pas heureux aux États-Unis. C’est trois à six fois qu’on interrompt le moindre programme, ici ! Après l’introduction dans les séries, juste avant le générique de début, puis deux, trois ou quatre fois au cours de la diffusion, et enfin une fois avant le générique de fin. Et bien souvent, rien n’avertit que la page de réclames est terminée, il n’y a pas de « jingle », il faut être prudent...

Mercredi 29 décembre 1999

Le colis, posté il y a deux semaines à San Francisco en express, n’est toujours pas arrivé à destination. Je profite de la présence d’un centre de tri postal en face de l’auberge pour aller m’enquérir des nouvelles de mon paquet. À l’intérieur de ce grand hangar, ça chante, ça crie, ça rigole. L’ambiance a l’air joyeuse. Je commence par expliquer en détail mon histoire à un « simple employé », un jeune noir qui m’écoute avec la plus grande attention raconter comment, dans quelles conditions, et avec quelle assurance que mon paquet allait arriver sans faute avant Noël, j’ai confié mon colis dans un bureau de San Francisco. Il acquiesce sans broncher et finit par me demander de patienter quelques minutes, le temps pour lui d’aller chercher son supérieur. C’est en tous les cas ce que je comprends car le bougre ne fait pas beaucoup d’efforts pour parler distinctement. J’en profite pour observer l’endroit. Les gens vont et viennent, s’affairent autour des lettres et des cartons dans les rayonnages où sont entreposés des bacs ; sur le bureau, un petit autocollant rappelle : « Nous connaissons notre but : faire en sorte que le client soit satisfait, travailler plus vite et toujours mieux, etc. ». C’est l’Amérique, c’est le service ! Je pense que l’employée du bureau de poste de San Francisco n’avait pas dû lire ce rappel depuis fort longtemps...

Mais voilà que mon bonhomme revient, accompagné d’un autre homme en costume cravate. Ce dernier commence par me dire, dans un anglais nettement plus compréhensible que celui de mon premier interlocuteur : « Pourriez-vous me raconter à nouveau ce qu’il vous arrive, car la personne à qui vous avez parlé n’a pas bien compris ce que vous disiez... » Je commence à saisir quelque chose de fondamental en anglais : il n’y a pas seulement différents accents, il y a aussi différentes compréhensions, et celles-ci varient en fonction du niveau d’éducation de la personne à qui l’on s’adresse. Le « chef » que j’ai devant moi n’a pas de mal à me comprendre, lui, alors que ce n’était pas le cas du « simple employé » vu avant... Je me rendrai compte également par la suite que, souvent, les personnes ayant des difficultés à me comprendre ne parlent elles-mêmes pas très bien l’anglais, comme c’est le cas des immigrés mexicains ou asiatiques, très nombreux dans le Sud-Ouest. Ouf ! Ça me rassure, cela ne vient pas toujours de moi... Alors je recommence mon histoire, et le boss m’explique que mon paquet n’est sûrement pas perdu, que le retard est probablement dû aux fêtes de fin d’année, et me conseille également d’attendre encore quelques jours, m’indiquant la marche à suivre pour me renseigner dans un bureau de poste un peu plus tard. J’ai donc droit à un traitement efficace de mon problème par cet homme, qui parvient à me faire patienter et oublier que la surtaxe payée pour le tarif express est partie en fumée quelque part au-dessus de l’Atlantique...

Je visite le Capitol, dont la décoration intérieure est une fois de plus très riche. Entre autres sont accrochés au mur les portraits peints des quarante-deux présidents des États-Unis (il doit en manquer un, ou alors je l’ai loupé !), et l’accès au sommet de la coupole est possible, du haut de laquelle j’ai une superbe vue sur toute la ville.

Jeudi 30 décembre 1999

Je décide de rendre visite à un magasin spécialisé dans la photographie car j’aimerais bien me débarrasser de deux objectifs dont je pense pouvoir me passer, maintenant que j’ai celui acheté à San Francisco. Après un long trajet, je me présente au comptoir où le vendeur, sans sourciller, propose de reprendre mes deux pièces pour un prix dérisoire. Hein !? Tant que ça... ? Il se moquerait de moi qu’il ne s’y prendrait pas autrement. J’ai fait une heure de voyage pour entendre des bêtises. En consultant un catalogue, je m’aperçois que mon dernier achat n’est pas du tout ce que je pensais. J’apprends qu’il existe deux versions de l’objet et que je n’ai pas la meilleure, la seule que je croyais exister ! Aïe ! me voilà dans une impasse. J’ai dépensé beaucoup d’argent pour rien, je me retrouve avec un matériel qui prend de la place et alourdit mon sac, et de plus je commence à craindre de m’en servir. Que faire ? Le renvoyer en France et le revendre une fois revenu ? J’en tirerai tout de même un prix supérieur à celui déboursé pour l’acquérir, ce sera toujours ça. Avec mon premier colis qui n’est pas encore arrivé, si celui-ci se perd... Pour l’instant, le plus sage est de garder l’objet avec moi. Je reprends donc le bus dans l’autre sens, après avoir été obligé de marcher une bonne demi-heure, ce qui ajoute à mon énervement : mauvaise journée ! Le chauffeur du bus, lui, fait preuve d’une jovialité débordante. Sur un ton enjoué, il dit merci à tous les passagers qui descendent du véhicule. C’est bientôt le nouvel an, ça doit être ça...

Je me rends à la bibliothèque municipale, ouverte encore aujourd’hui, bien entendu. Sur le chemin, je croise un homme, menottes aux poignets, entouré pas deux autres civils ressemblant plutôt à des voyous et en pleine discussion avec un policier en uniforme. À côté de l’homme emprisonné, sur le banc, des billets et des petits sachets de poudre blanche, de la farine peut-être... No comment ! Un policier en tenue, il y en a bien évidemment un aussi à l’entrée de la bibliothèque où, tous les quarts d’heure durant la dernière heure d’ouverture, une annonce sonore est diffusée pour avertir la fermeture imminente du bâtiment et inviter les emprunteurs à enregistrer leurs documents à des bornes électroniques prévues à cet effet. Commode, rapide, et cela permet aux bibliothécaires de consacrer plus de temps aux visiteurs. Pratiques à méditer ?

Vendredi 31 décembre 1999

Je passe la matinée à l’auberge pour faire ma lessive, au prix toujours imbattable d’un dollar et demi... Sortie en centre-ville, dans une librairie, je feuillette quelques livres, confortablement installé dans l’un des sièges mis à la disposition des clients. Ce système existe aussi dans des librairies à Londres, et a même trouvé place en France dans une certaine enseigne de la grande distribution : qui a encore copié sur l’autre ?

Je traverse Denver, passant devant le Coors Field, le stade de l’équipe de base-ball de la ville, pour me rendre dans le parc attenant au musée que j’ai visité dans le but de fixer downtown. Je m’aperçois que le coin est un grand classique pour ce genre de travaux car deux ou trois autres photographes sont déjà installés, matériel sur trépied. J’attendrai presque deux bonnes heures que le soleil ait complètement disparu, emportant avec lui le peu de chaleur de la journée, pour me rendre finalement compte que la vue n’est pas extraordinaire la nuit. Alors je rentre, à pied, dans des rues désertes et inanimées qui ne laissent pas entrevoir que ce soir est un soir un peu particulier. Pas pour moi en tous les cas : je suis vraiment très fatigué et je n’ai pas la force de me rendre dans le centre. Et puis l’année passée, cela avait dégénéré entre la police et des jeunes venus pour s’amuser à leur façon, m’expliquera un local dans la soirée...

Samedi 1er janvier 2000

Je suis toujours en vie... et apparemment MIR ne s’est pas écrasée sur Paris ! En tous les cas, les journaux télévisés n’en font pas état. Par contre, ils relatent sans arrêt depuis hier midi les festivités qui ont accompagné ces changements de siècle successifs dans les différents fuseaux horaires de la planète. Je ne ferai rien de vraiment spécial ce matin, à part m’énerver encore un peu car l’auberge ne veut pas renouveler ma carte d’adhérent à la Fédération Internationale des AJ, pour je ne sais plus trop quel motif. Sans carte, la fréquentation des auberges officielles est plus chère d’un ou deux dollars par nuit, et comme je compte aussi m’en servir en Amérique du Sud... La fin d’année a été éprouvante pour moi, du point de vue « petites tracasseries » ; malheureusement, le début de la nouvelle ne commence guère mieux.

Je sors m’aérer et me changer les idées en me promenant dans le centre-ville, un peu en dehors de la seizième rue, où des coins très intéressants et insoupçonnés s’offrent à ma vue. Des vieilles façades de petits immeubles de béton continuent de vivre, ou plutôt survivre, au milieu des grandes tours de verre et d’acier, produisant une impression visuelle extrêmement agréable. Les rues sont désertes, de nouveau, comme un lendemain de réveillon...

Le soir, à l’auberge, je fais la connaissance d’un grand gaillard Texan qui vient partager la chambre dont je suis l’exclusif locataire depuis deux jours. Il est très ouvert et semble plus cultivé que la moyenne (je veux dire : que la moyenne des Américains que j’ai rencontrés jusqu’à présent...). Nous sympathisons rapidement et discutons de choses et d’autres, comme des langues, un sujet classique de débat entre deux étrangers, et notamment de la prononciation et l’écriture, ou encore de cuisine. Il est d’accord pour reconnaître qu’elle n’est pas le point fort de son pays. Lucide ? Il me propose d’ailleurs de goûter du toffee, une excellente friandise. Je n’aurai malheureusement pas l’occasion de poursuivre beaucoup plus longuement ma discussion car je quitte la ville dès demain.

Dimanche 02 janvier 2000

Après une journée passée à traînailler, à regarder un peu la télé et à discuter avec mon compagnon de chambre, je me dirige lentement vers la station Greyhound. Le bus et les voyages de nuit commencent à me taper sur le système ! Heureusement que c’est le dernier trajet de ce genre. En effet, j’ai déjà planifié la fin de mon aventure américaine : quelques jours à Austin, la capitale de l’État du Texas, puis j’irai à San Antonio, à trois ou quatre heures de bus seulement, et de là je retournerai à Houston, en journée également. En attendant, ce dernier voyage nocturne va être mémorable. Un enfant tape dans mon siège sans arrêt et je suis obligé d’intervenir à plusieurs reprises pour que cela cesse. Le bambin, qui ne doit pas avoir huit ans, a de quoi être en forme car à chaque arrêt que nous faisons, il a droit à ses cinquante centilitres de Coca Cola... Puis durant une pause à Amarillo vers onze heures du soir où nous devons changer de bus, je demande à la personne chargée de s’occuper de nos bagages si je peux prendre un livre situé dans mon sac. Le bougre refuse, fait semblant de ne pas entendre ma requête, me dit d’attendre, qu’il fait son travail, etc., bref, ne veut rien savoir ! Il va même jusqu’à me faire remarquer que je ne dois pas franchir la ligne jaune tracée sur le sol... Ah ! la satanée ligne ! Dans la banque, à la douane, à l’aéroport ou dans les bus, vous l’avez certainement remarquée, cette ligne à ne pas franchir. Sinon, attention ! Je suis hors de moi à cause de l’attitude de cet homme qui, il est vrai, ne fait que son travail. Mais il le fait avec un excès de zèle nuisible au confort du voyageur, et cette recommandation que chaque chauffeur fait au début du voyage me revient en mémoire immédiatement : « N’hésitez pas à me demander quoi que ce soit qui vous rendra le voyage plus agréable... » En tous les cas, c’est décidé, lors d’un prochain séjour un peu long aux États-Unis, je me dis que je prendrai le train, l’avion ou la voiture. Fini le bus !


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