Première partie : quelques suggestions

« Un don sans technique n’est rien qu’une sale manie...»
Georges Brassens, Le Mauvais sujet repenti

 

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Le guide de voyage 1

« C’est un beau roman, ... »

Ah ! que c’est plaisant de lire un guide de voyage. Certains sont des sources inépuisables de connaissances, d’autres des « romans » bourrés d’humour. On en trouve pour tous les goûts et à tous les prix. Je me souviendrai toujours de la lecture paisible d’un guide sur les trois pays d’Amérique du Sud vers lesquels j’allais m’envoler : Équateur, Pérou et Bolivie. Je logeais alors à Houston, dans la même auberge que lors de mon premier séjour et qui a conservé, de loin, le meilleur rapport qualité-prix que j’ai testé aux États-Unis. J’étais confortablement installé dans un des larges fauteuils en cuir du salon, réchauffé par une sorte de poêle électrique, et plusieurs soirs durant, je dévorais ce bouquin, une espèce de roman à la fois drôle et fascinant en ce qu’il me promettait. Quel régal ! Minutieusement, je notais tous les renseignements jugés utiles pour préparer un itinéraire remis en cause chaque jour par les nouvelles pages lues et qui me révélaient, ici une curiosité touristique, là un marché local remarquable, et encore un peu plus loin un nouveau goût de paradis...

Je tournais frénétiquement les pages pour comparer des cartes, relever des adresses, estimer des coûts, calculer des distances (en heures ! Dans ces pays les distances ne sont pas suffisamment parlantes. Cent kilomètres sur une piste équatorienne en valent bien quatre fois plus sur une autoroute européenne). Je rêvais devant tant de paysages merveilleux imaginés qui ne semblaient attendre que ma venue. Et aux bons mots des auteurs, je répondais par des éclats de rire toutes les trois pages devant des colocataires interloqués (ils sont fous ces Français !). Tenais-je un exemplaire unique, une pépite inestimable dans un tas de sable ? Ou bien n’était-ce qu’un des nombreux représentants d’une espèce merveilleuse : le guide de voyage intelligent et bon marché ? J’avais peu d’éléments de comparaison en fait, bien qu’ayant utilisé à la bibliothèque municipale de Houston d’autres guides en anglais. Grâce à ces derniers, j’avais complété mes informations, notamment sur les prix que certains guides ne veulent pas prendre le risque de donner au lecteur...

Svp, oubliez le guide !

Le premier guide, d’une autre collection (américaine celle-là), que j’avais utilisé pour mon séjour aux USA, ne m’avait pas donné entièrement satisfaction. Je l’avais choisi après moult hésitations parce qu’il couvrait, géographiquement parlant, la région que j’allais visiter (le Sud-Ouest américain). Mais, à peine débarqué, je subis quelques mésaventures qui n’aident pas à faire apprécier un tel ouvrage à sa juste valeur. Pour commencer, il ne mentionnait que la navette reliant l’aéroport de Houston au centre-ville et passait sous silence l’existence d’un bus urbain. Comment cela, ce n’est pas si grave ? La navette m’aurait coûté plus de quinze dollars d’après le guide, alors que je n’ai eu à en débourser qu’un seul en utilisant le bus ! Puis j’eus toutes les peines du monde à m’orienter à l’aide du plan. Je me demande encore si celui-ci était correct...

Certes, on n’aborde pas une ville américaine comme n’importe quelle ville européenne (on n’aborde pas les États-Unis comme n’importe quel pays européen !). Mais mieux vaut le savoir avant, surtout si l’on veut se rendre à l’hôtel à pied vu les tailles gigantesques des zones urbaines américaines. C’est d’ailleurs ce que j’avais commencé à faire, revenant sur mes pas plusieurs fois en tentant d’orienter mon plan convenablement, sans grand succès. Je me dirigeais vers le sud lorsque, passant près d’un arrêt où un autobus venait de marquer une pause, j’entends le chauffeur m’interpeller. Il a des lunettes de soleil, des mitaines, une casquette (bien sûr), et écoute la radio à l’aide d’une oreillette plantée dans l'oreille gauche... Je monte et aussitôt il me demande où je veux aller, ce que je tente de lui expliquer. Comprenant où je désire me rendre, il démarre et me dit que la veille, déjà, il a emmené un autre jeune à cet endroit. Il me déposera quelques centaines de mètres plus loin en m’indiquant comment arriver à l’auberge. Et le tout sans essayer de me soutirer un seul cent. Dire qu’en France on a parfois du mal à obtenir un renseignement, même en demandant poliment ! Ajoutez à ce premier contact difficile avec mon guide de voyage quelques erreurs sur les prix indiqués, des recomm andations d’hôtels ou d’auberges de jeunesse qui n’étaient pas toujours du meilleur goût, voire carrément des oublis, et la méfiance en profite pour s’installer aussitôt entre nous. Je l’ai tout de même trimballé dans mon sac durant deux mois et, il faut bien l’avouer, il m’a rendu un certain nombre de services. Cela dit, je n’en ai utilisé qu’une petite partie. Après coup, je me dis que quelques pages judicieusement choisies et photocopiées auraient été amplement suffisantes.

Ça se complique !

Je n’ai pas eu envie d’aller aussi loin avec mon guide sur l’Amérique du Sud. Avec le recul, je le comparerais volontiers à certains beaux articles dans les pages d’un catalogue : ça donne envie, mais une fois entre les mains, on s’aperçoit vite que ça ne donne que cela ! Je me suis très vite demandé : pourquoi continuer de transporter un tel objet aussi lourd qu’inexact ? Je n’étais pas à Quito depuis plus de trois jours que je commençai à l’effeuiller littéralement. D’abord je me débarrassai de toutes les pages concernant les sites que je n’avais pas inclus dans mon parcours. Le gain en poids fut considérable. Puis, au cours de mon voyage, je décidai d’arracher les pages qui m’intéressaient pour ne pas avoir à transporter le livre en entier (enfin, ce qu’il en restait). Il est plus facile de glisser deux pages pliées en quatre dans sa poche qu’un livre...

Il faut dire que dès les premiers jours j’ai été interloqué par tant d’approximations. Voici deux exemples, d’autres viendront naturellement dans la seconde partie. Selon mon guide, il ne fallait pas espérer avoir de l’eau chaude dans sa chambre d’hôtel si celui-ci n’était pas d’un certain « standing ». Et s’il y en avait, c’était avant midi. Or, je n’ai eu que deux ou trois fois seulement à me doucher à l’eau froide (et à 3000 mètres d’altitude, il est vrai que ça n’est pas toujours très agréable), bien que les hôtels n’avaient que peu à voir avec un Hilton ou un « simple » Novotel. Et lorsque j’avais de l’eau chaude, c’était toute la journée ! J’ai même payé moins d’un dollar en Équateur pour une chambre avec salle de bain et eau chaude 2. Certes, ce n’était vraiment pas le Hilton, et la salle de bain n’incitait pas du tout à rester sous la douche... Mais que de stress déjà avant le départ à cause d’un guide qui vous promet une douche glacée tous les matins !

Toujours à Quito, je me souviendrai aussi du jour où j’ai voulu me rendre à la gare routière (le « terminal terrestre ») afin de prendre un bus pour la ville voisine. « Quito dispose depuis peu d’un super moyen de transport : le trolebus électrique qui traverse toute la ville du nord au sud le long de l’avenue 6 de Diciembre. Quelques arrêts stratégiques : Colón (tout près d’Amazonas, dans le Quito moderne), Alameda (idéal quand on loge à Marsella) et le terminal sud à 100 m de la station de bus. » Ce passage figurait déjà dans l’édition précédente du guide (notez l’expression « depuis peu », assez vague il est vrai...). Je me décide donc à monter dans le trolley et à n’en descendre qu’une fois celui-ci arrivé au terminus. Je me rends bien vite compte, en comparant avec le plan en ma possession que le guide s’est une nouvelle fois foutu dedans, et moi avec ! Lorsque la rame arrive au terminus, je suis probablement à plus de deux kilomètres de ma destination. Sur le plan en question, qui ne couvrait bien sûr qu’une partie de la ville, la dernière station se trouvait effectivement à une centaine de mètres de la gare routière. Et rien ne pouvait laisser supposer qu’il ne s’agissait pas du terminus, vu que seules les arrêts étaient indiquées, le trajet physique du trolley n’étant pas matérialisé par un trait sur la feuille. Je ne vois que deux possibilités : ou bien la ligne a été prolongée juste avant que je descende de l’avion (mais qui leur a dit que j’arrivais ! ?), ou bien les auteurs du guide n’avaient jamais mis les pieds à Quito ou alors, en tous les cas, n’avaient jamais emprunté « le super moyen de transport » pour se rendre au terminal terrestre...

Comment on fait un guide

La discussion que j’ai eue avec une jeune femme suisse dans une petite ville équatorienne en dit long sur les méthodes utilisées pour fabriquer un guide de voyage. Celle-ci m’expliqua que quelques jours auparavant, elle avait rencontré des enquêteurs travaillant pour un célèbre guide américain. Ils l’avaient questionnée sur un hôtel où elle avait séjourné, lui demandant comment elle avait trouvé la nourriture, etc., tout en prenant quelques notes, bien sûr... Le jugement était dans la boîte, le paragraphe concernant cet endroit était bouclé. Au suivant !

Cela aide à comprendre le nombre important d’approximations et d’inexactitudes relevées. D’ailleurs, en réfléchissant un peu, on peut s’en douter (même si ceci ne m’est apparu évident qu’au retour...) : un guide qui en est à sa troisième ou quatrième édition ne fait qu’actualiser ses données. Les enquêteurs ne vont pas revisiter chaque année plusieurs centaines d’hôtels, de restaurants, de musées, de sites touristiques, de boutiques, etc. Alors dans un pays où ce genre d’endroits pousse comme les champignons dans une forêt normande, d’une année sur l’autre les informations sont nécessairement peu pertinentes. Et c’est d’ailleurs ce même type d’argument que certains guides utilisent pour motiver leur refus de communiquer les prix des diverses prestations locales (nourriture, logement, transport...). Là où le bât blesse, c’est lorsque ces derniers expliquent dès la première page qu’un guide de voyage, ce n’est pas comme le bon vin, ça ne se bonifie pas avec l’âge, et que partir avec une édition un peu vieillotte, c’est risquer de s’exposer à des mésaventures. La question que je ne peux m’empêcher de poser est la suivante : si je sais pertinemment que les infrastructures touristiques du pays que je décris sont instables, avec des changements fréquents que je ne peux anticiper, ai-je le droit de proposer une nouvelle version de mon guide, et surtout de faire remarquer qu’une édition ancienne sera probablement source de déconvenues ? Donc, méfiance...

Un guide ? Oui, mais...

Quoi qu’il en soit, et quel que soit l’ouvrage utilisé, il faut bien avoir conscience de quelques impondérables :
1. Il y a trop d’hôtels, de restaurants et de cafés/bars/pubs dans une ville un peu touristique pour pouvoir espérer les décrire tous dans un guide de manière satisfaisante. D’ailleurs, en général, les guides s’adressent à des catégories de voyageurs : petit budget (mais c’est quoi un petit budget ?), grands voyageurs, etc., ou au contraire se veulent plus généralistes et donnent quelque(s) adresse(s) pour chacun. Dans ces conditions, l’exhaustivité n’est pas de mise et, à n’en pas douter, certaines descriptions seront le fruit de discussions et de ouï-dire plus que d’expériences réellement vécues. De toute manière, cela ne me paraît pas, avec le recul, le point crucial du problème du guide, car la joie de la découverte procède aussi de la liberté de mouvement et de l’indépendance vis-à-vis des sources de monsieur tout le monde. Aller à l’étranger pour se retrouver entre Français, Allemands et Anglais parce que c’est l’endroit prétendument incontournable du moment pour faire la fête, il faut bien l’avouer, cela n’a rien de bien palpitant. Sauf peut-être pour qui ne recherche qu’un peu de détente et d’amusement...
2. Les prix, c’est indéniable, varient quelquefois d’une année sur l’autre (parfois même plus rapidement) et donc d’une édition à l’autre. Cependant, j’ai consulté des ouvrages en langue anglaise sur l’Amérique du Sud3 dans lesquels j’ai pu trouver des indications pertinentes sur les prix qu’on allait me demander. Mon budget n’a pas eu à souffrir d’une dérive incontrôlée parce que les prix avaient tous doublé entre l’édition du guide et mon passage. Il est donc possible, contrairement à ce qu’affirment certains, de proposer de manière satisfaisante des informations financières. Et si un changement inopportun (inflation, dévaluation, renversement politique...) survenait entre l’édition du livre utilisé et le voyage proprement dit, il est évident qu’on ne saurait tenir le guide pour responsable des erreurs résultantes.
3. Ce dernier point me paraît être le plus important. Les goûts et les couleurs de chacun ne se discutent pas, dit le proverbe ; c’est pourquoi les jugements portés sur les lieux touristiques par les auteurs d’un guide doivent être impérativement relativisés par le lecteur. Autant on peut toujours trouver, parmi tous ceux proposés, un hôtel pour dormir, un restaurant pour manger et un bar pour passer la soirée, autant, si l’on doit choisir entre deux monuments à visiter, on peut se priver d’une grande joie en suivant de trop près les avis et les descriptifs d’un livre. Là encore, il est rare que celui-ci décrive tous les lieux susceptibles d’intéresser un voyageur, qu’il soit féru d’histoire, amateur d’arts, assoiffé de grands espaces, ou simplement curieux. Se promener librement dans la ville, ne pas hésiter à visiter systématiquement les offices de tourisme et demander des renseignements sur place à l’autochtone sont des techniques sûres et pas chères pour découvrir des merveilles ignorées par les guides. Personnellement, si je devais écrire un guide de voyage sur Quito, je commencerais par parler de ses pittoresques collines sur les flancs desquelles sont plantées des maisons qui forment une mosaïque colorée de bleu, de rose, de blanc. Je décrirais ce vert tendre de l’herbe que je n’avais jamais vu auparavant et qui est resté gravé dans ma mémoire. Un guide, comme tout livre d’ailleurs, ne s’adresse pas à tout le monde, parce que les auteurs n’ont pas la science infuse et ne peuvent tout prévoir. Et quand bien même ils décriraient tout et en détail, leur ouvrage serait très volumineux, très lourd, peu maniable et donc n’intéresserait ni les gens pressés, ni les gens limités par le poids... CQFD !

Ne tirez pas sur le guide. Il fait ce qu’il peut !

Je n’ai aucun intéressement chez un quelconque éditeur de guides de voyages (d’ailleurs, si l’un d’entre eux a des propositions intéressantes à me faire, qu’il n’hésite pas à me contacter). Mon but n’est pas de les décrier, car l’éventail des possibilités qu’ils offrent est assez vaste pour que chacun y trouve un intérêt pour préparer son voyage. J’insiste sur ce dernier point : rêver avant en les lisant et prendre des notes peut suffire amplement. Tout dépend du type de voyage que l’on s’apprête à faire : si c’est du tourisme organisé et si le poids des bagages n’est pas un frein, alors le guide encyclopédique est sans doute le « must » par la quantité et la qualité des informations qu’il apporte. Si c’est pour le farniente, n’importe quel bouquin qui indique les plus belles plages et les boîtes « in » fera l’affaire. Sinon, mieux vaut ne pas s’en encombrer : ce seront toujours quelques centaines de grammes en moins dans le sac. Et puis à l’heure d’Internet (on trouve des cybercafés un peu partout dans le monde, même dans les pays parmi les moins riches, de la Bolivie au Maroc en passant par les pays de l’Est), il est toujours possible de s’arranger pour se faire envoyer des informations, ou se préparer par exemple un site « perso » avec ses propres données consultables n’importe où. Une piste combinant ces deux approches et plus légère que le site : avant le départ, rédiger puis s’envoyer des synthèses à sa propre adresse électronique pour les consulter de temps en temps 4...

Cela étant dit, il faut peut-être aussi essayer au moins une fois pour se faire sa propre idée. Je suis sûr que certains apprécient les apports du guide « en direct » et utilisent toujours la même collection qu’ils emportent avec eux car ils en sont contents. Pour ma part, mon prochain voyage se fera sans. Cela ne veut pas dire que je n’en consulterai pas avant de partir, mais je n’encombrerai pas mon sac avec. Tiens, le sac de voyage : voilà un autre sujet passionnant !



1 Plutôt que « guides de voyage », on rencontre plus fréquemment l’appellation « guides touristiques » pour désigner des ouvrages qui possèdent en général tous les mêmes rubriques, et notamment une partie pratique (hébergement, nourriture, transports intérieurs et internationaux, argent, etc.), et une autre descriptive (histoire, culture actuelle, lieux « intéressants », etc.). Dans la suite, je n’utiliserai que la première expression (sans doute moins noble que la seconde, mais c’est à dessein : point de noblesse en voyage...).

2 Ce prix assez hallucinant s’explique par la dévaluation qu’avait subie la monnaie équatorienne en quelques années, le billet vert s’échangeant à vingt-cinq mille sucres lors de mon séjour alors qu’il n’en valait que cinq mille deux ans auparavant. On comprend pourquoi une monnaie forte et stable est appréciable !

3 La série des Handbook/Footprint est tout simplement une perle dans – au moins – ce domaine. Malheureusement, pour amateurs de la langue de Shakespeare seulement (en tous les cas pour le moment).

4 A propos d’adresses électroniques, il est bon d’en avoir une deuxième de secours, notamment chez un « postier » anglais ou américain, ne serait-ce que pour pallier les problèmes d’accessibilité ou de maintenance de son site habituel. Rien de plus rageant que de ne pouvoir accéder à son serveur de messagerie le jour où l’on a besoin d’envoyer un courrier : ça m’est arrivé !

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