Préface

« La seule victoire dont je ne doute pas est celle qui loge dans le pouvoir des graines.
Plantée la graine au large des terres noires, la voilà déjà victorieuse. Mais il faut
dérouler le temps pour assister à son triomphe dans le blé. »
Antoine de Saint-Exupéry, Pilote de Guerre

 

Je voulais faire de ce texte un livre où le sujet ne serait pas « je », mais « le voyage et les autres ». Hélas ! peut-être que ma promenade de six mois fut trop courte pour parvenir à un résultat aussi ambitieux. C’est vrai, mon voyage n’a duré que vingt-deux semaines : y a-t-il là matière à transmettre quelque chose ? Avant de laisser le lecteur trancher, je dois préciser toutefois qu’à ces cent cinquante jours passés à l’étranger s’ajoutent plus de deux ans nécessaires pour en digérer la consistance ! Toujours pas convaincu ? Et si j’osais une comparaison... Ce chêne qui étend ses branches au-dehors, n’a-t-il pas suffi de quelques jours pour que le gland dont il était issu tombe et soit enfoui dans la terre, et de quelques mois à peine pour qu’apparaisse la frêle tige qui allait devenir son énorme tronc ? Les conditions dans lesquelles on les accomplit sont parfois aussi importantes que les actes eux-mêmes : ne plantez pas hors saison, il ne pousserait rien ! Quoi qu’il en soit, j’ai essayé de mettre dans ce texte un peu de moi-même et beaucoup des autres : en voyage, « je » n’a pas d’avenir.

Point de départ sans quelques lectures appropriées, sans quelques bonnes graines semées au moment propice. Parmi elles, un ouvrage exemplaire et pionnier, le fameux La Route et ses Chemins, d’André Brugiroux1. Parti en 1955 alors qu’il avait dix-sept ans, pour un voyage qui en a duré dix-huit, l’auteur raconte comment il vécut son périple, dormant à la belle étoile, voyageant en stop, et vivant avec un dollar par jour. Quelle ambiance ! Quelle promesse pour mon voyage ! Hélas ! Pourquoi n’avais-je pas compris, ou pas voulu comprendre, cette phrase qu’il écrivait déjà en 78 : « Il est trop tard pour partir dix huit ans. » ? Même sans l’intention de m’en aller aussi longtemps, je n’ai saisi la portée de son message qu’à mon retour : la Terre tourne et le monde bouge tous les jours. Alors après trente ans... J’ai compris également cette seconde affirmation : « J’ai fait le dernier tour du monde. » Oui, sous la forme qu’il décrit, c’est sans doute vrai. Car aujourd’hui, un voyage ne peut plus se faire dans les mêmes conditions.

À l’heure d’une certaine mondialisation, à une époque où l’on prend l’avion comme le train et dans un monde où les communications vont aussi vite que la lumière, impossible de refaire ou d’imiter pareille entreprise. S’en inspirer même est une gageure. À force règlements, contrôles et réprimandes, tout est devenu objet de convoitise économique et espérance de gains vulgaire. Oubliez ces contrées sauvages où l’on pouvait planter son duvet pour la nuit ; ces traversées que l’on payait à coups de balai sur le pont d’un navire ; ces étendues que l’on parcourait dans un poids lourd aux côtés du chauffeur ; cette vie au jour le jour où l’on travaille une semaine ici une semaine là pour payer son prochain billet ; ces maquignons qui n’attendaient que le premier aventurier en herbe venu pour l’embrigader dans de rocambolesques péripéties... Le monde se normalise ! Je noircis un peu trop le tableau, et les pages qui suivent le prouveront en partie, mais sans doute vaut-il mieux aujourd’hui réfléchir à deux fois à son voyage avant de se lancer. Tout a changé dans des proportions dont je ne pouvais avoir conscience avant d’aller voir sur place.

Dans ce livre, je raconte simplement ce que j’ai vu et vécu. J’ai essayé, en dépensant le moins possible, de saisir les opportunités qui s’offraient pour faire un voyage riche et intéressant. Je ne délivrerai aucun « conseil-miracle » pour vivre avec un Euro par jour. Je n’y suis pas parvenu (ce qui ne signifie nullement que ce soit infaisable !) et à mon sens, c’est presque impossible, sauf peut-être si l’on désire se rendre dans les dix pays les plus pauvres en s’embarquant clandestinement dans des cargos pour voyager. (Mais ce serait une expérience, une « aventure » après tout : pourquoi pas ?) Pour ma part, j’ai choisi une autre philosophie pour mes promenades : je voulais simplement faire de la route, croiser des destins. Finalement, si mon voyage a dérivé, j’ai tout de même réussi à visiter quantité de lieux, discuter avec de nombreuses personnes et éprouver des expériences inédites, sans toutefois trop dépenser. Cela implique entre autres beaucoup de marche, des repas irréguliers et souvent frugaux, des déplacements inconfortables et des contacts très rapprochés avec la population, la populace même ! Et croyez-moi, c’est bien plus instructif que tous les voyages organisés. Ce n’est ni un livre de littérature (pensez donc, moi qui ne suis pas écrivain pour deux sous, mathématicien de formation et professeur dans l’Éducation Nationale – mon seul « sponsor » ! – avant mon départ...), ni un guide sur l’Europe ou les Amériques. Loin de moi l’idée de vouloir en faire le « petit indispensable du sac à dos ». (Je discute assez longuement dans les pages qui suivent de cette catégorie particulière de livres que représentent les guides touristiques.) Et si je n’ai pu m’empêcher de porter des jugements sur les lieux arpentés, les gens rencontrés et les monuments visités, je l’ai toujours fait avec le sous-entendu volontaire qu’ils n’engageaient que leur auteur. Je ne suis pas et ne veux pas être un guide universel. Voilà une précision bien importante pour aborder la suite.

Il reste une question en suspens, sur laquelle il faut apporter quelques précisions : pourquoi suis-je parti ? Il y a probablement cent mille bonnes raisons pour larguer les amarres, et autant de prétextes raisonnables pour ne jamais revenir. Mais la réponse est toute faite, et depuis longtemps. Je n’ai rien inventé : je suis parti pour découvrir le Monde ! Pour sentir un autre air, rencontrer d’autres cultures, d’autres gens ; pour éprouver ma condition et répondre au désir fort et intense d’aller voir ailleurs si la Terre est bien peuplée par ces êtres humains dont les médias nous laissent tous les jours entrevoir l’existence et que nous ne rencontrons pourtant jamais. Je n’ai rien découvert. J’aurais même plutôt copié, en ce sens que je n’ai voulu faire autre chose que mettre un sac sur mes épaules pour aller voir, tout simplement, l’Autre et l’Ailleurs. À coup de sponsors et de partenaires financiers, les aventuriers d’aujourd’hui relèvent des Défis Extraordinaires. Personnellement, je n’ai rien tenté d’aussi magnifique. Je demande même un peu l’indulgence du lecteur, les circonstances atténuantes en quelque sorte : ce voyage, je l’aurais fait sans mobile apparent...

En rédigeant le récit de mes promenades, c’est la deuxième fois que je prends la route. Je ne sais pas si c’est pour tourner la page ou au contraire éviter que l’aventure ne prenne fin2. Par contre, j’y ai vu un intérêt pour ceux qui, encore hésitant, aimeraient s’engager sur le bitume à leur tour. Ainsi, on trouvera successivement : quelques pages « pratiques » ; le détail de mon parcours au jour le jour ; enfin une partie regroupant deux chapitres. Dans le premier, « Pour aller plus loin », je détaille un peu plus que je ne pouvais le faire dans les pages précédentes trois thèmes que mon voyage a nourris de réflexions ; le second est une annexe « Budget » où j’ai soigneusement reporté toutes les dépenses consignées dans mon carnet en cours de route.

La première partie permettra, je l’espère, à tous les candidats au départ de mieux organiser leur voyage, en évitant certains déboires auxquels je n’ai pu échapper. Sans être la panacée du voyageur, ces quelques notes fortement teintées de sens pratique pourront peut-être inspirer les novices comme moi. Le récit journalier permet de suivre pas à pas la progression, les découvertes, les états d’âme et les problèmes rencontrés. Le dernier chapitre sera utile pour donner une idée des prix pratiqués et des sommes dépensées, et devrait aider le futur voyageur à affiner son budget3.

Pour terminer cette courte introduction, voici quelques remarques concernant la genèse du texte. Lorsque je suis parti la première fois, je n’avais pas prévu de quoi tenir un journal quotidien. Ce n’est qu’après trois semaines de voyage que j’ai ressenti le besoin de prendre des notes. Pourquoi ? Je ne sais pas, je ne sais plus... Je me suis sans doute aperçu que ma mémoire ne pouvait pas retenir grand chose de ce que je voyais et des expériences que je vivais. Ou bien est-ce sur les conseils d’amies rencontrées en Corse qui m’auraient persuadé que je ne devais pas négliger cette tâche propre au voyageur ? Je crois me souvenir qu’on en a parlé, effectivement. Cependant, c’est loin, c’était il y a deux ans et demi... En tous les cas, si j’ai commencé à prendre des notes (de plus en plus, mais peut-être pas encore assez comme je l’explique dans la suite), je n’avais aucune arrière pensée de publication. Ce n’est qu’avec le recul, en essayant de mettre en forme et mon périple et mes réflexions qu’est née l’idée d’un livre.

Je demande la clémence du voyageur plus familier que moi avec telle ou telle partie du monde que je décris s’il s’aperçoit d’une erreur dans le texte. J’ai essayé d’être extrêmement scrupuleux dans ma démarche. Lorsque j’avais besoin de chiffres ou de descriptions précises que je n’avais pas notés (étendue d’un site touristique, altitude, etc.), je n’ai pas hésité à replonger dans les guides touristiques, les dictionnaires et les méandres d’Internet pour y trouver une information, parfois simplement pour la vérifier...

Enfin, le lecteur un tant soit peu scrupuleux ou exigeant me pardonnera les tournures populaires, les raccourcis triviaux et les licences plus que poétiques – douteuses ! – qui émaillent la suite du texte, notamment dans la seconde partie. Préféré à celui qu’exige tout ouvrage se voulant, sinon littéraire, à tout le moins digne de lecture, ce style alerte a pour objet de rendre en partie l’allure soutenue du voyage4...


1 La Route et ses Chemins, André Brugiroux, 1978, Editions Robert Laffont.

2 [Ajout 2006 Je pencherais fortement pour la deuxième option !]

3 [Ajout 2006 J’ai conservé cette partie car, même après 5 ans, je crois qu’elle est porteuse d’informations...]

4 [Ajout 2006 Je n’en voudrais à personne de me dire que je ne suis pas parvenu à rendre « l’allure soutenue du voyage »...]

lire la suite : "Le guide de voyage"

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