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Je quitte l’AJ dans l’après-midi pour le terminus de la célèbre compagnie Greyhound. Le terme signifie lévrier. Une promesse ? Nous verrons bien... Il s’agit d’une véritable gare routière puisque des bus partent plusieurs fois par jour dans toutes les directions, de New-York à Los Angeles. L’intérieur du bâtiment ressemble donc à un hall de gare, avec des sièges pour attendre, des distributeurs de friandises, des selfs-brasseries pour manger un morceau, et bien sûr, un agent de police ! La présence policière est très forte, ce qui m’a mis mal à l’aise au début, mais a contribué à me rassurer par la suite... Autre exemple de l’aspect pratique plusieurs fois évoqué : les fontaines à eau. Idéales pour se désaltérer sans avoir à débourser le moindre centime, on en trouve dans de nombreux lieux publics comme les gares, les bâtiments officiels, les universités, etc.
Il est temps d’y aller maintenant ; on embarque par une gate (porte), un peu comme dans les aéroports. Après avoir fait la queue pendant vingt bonnes minutes, on remet son sac à un employé qui le charge dans la soute, avant d’accéder enfin au bus. Pas de numéro attribué, on se place là où l’on peut. Bref, rien de bien terrible pour l’instant... Nous allons parcourir plus de deux mille kilomètres, passant par El Paso et Phoenix avant d’arriver à destination dans une bonne quarantaine d’heure, soit le 99/12/01 à 12h40 AM très précisément. C’est bien ça, le premier décembre (les dates sont écrites dans l’ordre : année/mois/jour) à midi quarante (AM/PM : ça rappelle des souvenirs d’école, non ?). Bon, ça devrait aller, j’ai déjà fait quelque chose de semblable entre Casablanca et Paris, même s’il y avait un peu plus de kilomètres, et même si le trajet avait duré moins longtemps. Ces deux remarques ne provoquent aucune réaction de ma part car je suis sûr d’avoir bien compris la date et l’heure d’arrivée, et celle-ci me convient bien dans la mesure où je n’aime pas arriver trop tard dans une ville inconnue (ce que j’ai déjà fait plusieurs fois : en Bulgarie, en Grèce... !), histoire d’avoir le temps de trouver un endroit pour la nuit.
Le bus commence à parcourir ses premières centaines de mètres et me voilà de nouveau tout chose : le voyage commence, je pars à la découverte des États-Unis ! Le chauffeur fait un véritable show que je ne comprends pas entièrement à cause de la langue et de sa prononciation, mais qui est visiblement très amusant, à voir et à entendre mes compagnons de voyage tordus de rire. Il commence par plaisanter sur les pleurs d’un bébé, puis sur les toilettes situées au fond du car et qu’un passager a déjà envie d’explorer... Et, surtout, il répète ce que je vais entendre à chaque fois que je prendrai un nouveau bus, ainsi qu’à chaque changement de chauffeur sur une même ligne : « No smoking, no smoking, no smoking in the bus ! » (y compris les toilettes !!) martelé à l’attention de tous les passagers comme on répète à un enfant qu’il ne doit pas faire telle ou telle chose, ou comme une supplication pour éviter qu’il ne se produise un terrible évènement. On a vraiment l’impression que quelque chose d’épouvantable va arriver si quelqu’un décidait d’outrepasser cette consigne, et il faudrait être vraiment fou pour vouloir aller à l’encontre de ces objurgations après un seul voyage. Le rapport des Américains avec la loi est très fort ; ici on sent combien on ne doit pas plaisanter avec elle. Cela n’est pas aussi flagrant en Europe : dans le bus d’Eurolines reliant Bruxelles à Prague, des passagers d’un pays de l’Est n’avaient pas vraiment hésité à passer outre l’interdiction de fumer dans les toilettes, incommodant légèrement pas mal de monde, sans que le chauffeur intervienne (il n’avait pas pu ne pas sentir).
Les enfants, et surtout leurs cris, vont m’accompagner tout au long de mes voyages, me privant notamment de quelques heures de sommeil normalement dues... Le premier arrêt, ainsi que les suivants comme je vais le constater dans la suite de mon périple, se font auprès du même dépositaire à hamburgers : McDo ! Jamais un bus que j’aurais emprunté ne s’arrêtera aux moments des repas (petit déjeuner inclus) ailleurs qu’à proximité d’un représentant de la chaîne d’Oncle Ronald. Je commence déjà mieux à comprendre les habitudes alimentaires des Américains...
Le voyage se poursuit calmement. À la frontière du Texas, de l’État du Nouveau Mexique et du Mexique, on passe par El Paso, où des contrôles d’identité ont lieu, probablement systématiquement vu que l’on franchit une sorte de douane. El Paso signifie Le Passage, un nom qui laisse deviner ce que l’on peut trouver dans les environs. Nous traversons l’agglomération avec d’un côté la ville américaine, et de l’autre, au-delà du Rio Grande, le célèbre fleuve frontière, l’El Paso mexicain, c’est-à-dire des bidonvilles épars. La différence, pour le peu que j’en ai vu (dois-je ajouter : « heureusement » ?), est frappante : côté américain, ça à l’air d’une ville, avec ses rues goudronnées et ses maisons ; côté mexicain, ça ressemble à... pas grand chose.
Dans l’après-midi, nous faisons une halte d’environ deux heures et demie à Phoenix où nous devons changer de bus. J’en profite pour aller me dégourdir les jambes avec mon sac sur les épaules. Le terminal est situé à proximité de l’aéroport : quelle aubaine pour moi qui adore regarder décoller et atterrir les avions. Me voilà au bord de l’autoroute, un peu surélevée par rapport à la piste d’atterrissage que je peux contempler de tout son long, l’appareil photo dégainé pour immortaliser ce que je n’ai pas réussi à apercevoir à Marseille il y a quelques semaines, et surtout me retournant toutes les cinq minutes pour vérifier que la police ne déboule pas en me demandant ce que je fais là...
Nous reprenons la route, avec, dès le début du voyage, la sempiternelle recommandation : « No smoking ! » Si l’expression avait pu être déposée en propriété intellectuelle, son auteur aurait fait fortune ! Alors que la nuit tombe, je commence à avoir un sentiment désagréable : on s’approche à grand pas de Las Vegas, et il nous reste encore plus de douze heure de voyage pour atteindre le but à midi. Qué pasa ? Aïe ! aïe ! aïe ! Regrettable erreur de calcul : on arrive finalement à destination vers... minuit quarante !!!
1999/12/01, 12h40 AM : alors ça veut dire quoi, exactement ? AM signifie Ante Meridien, ce que l’on peut traduire par : avant midi, et ce que j’avais assimilé à : le matin, alors que PM, Post Meridien, correspond à l’après-midi. Donc 12 heures et 40 minutes du matin, ça devait donner, selon moi, midi quarante. On commence à 00h00 AM, on arrive à 12h59 AM (car écrire 00h35 PM pour midi trente-cinq, ça n’est pas très joli...) puis on recommence à 01h00 PM pour aller jusqu’à 11h59 PM. Mais apparemment il en est autrement, et pour signifier minuit, on utilise 12h00 AM, ce que je sais désormais.
Bon, il est minuit passé et je suis à Las Vegas. Restons philosophe : j’ai écrit que je préférais arriver tôt dans une ville pour trouver un endroit où dormir... L’arrivée a bien sûr été grandiose de loin avec toutes les lumières allumées : Las Vegas est un énorme néon dans le désert. Le coin de la gare routière est complètement inanimé alors que nous nous trouvons près d’un ensemble de casinos. Je vais me mettre en route avec mon guide à la main vers une auberge de jeunesse indépendante, et marcher une heure quarante dans les rues désertes de la ville alors que trente minutes auraient suffi ! Est-ce le plan, mal fait (à tous les coups, on peut l’affirmer car il est trop petit, trop peu précis. C’est vrai qu’il a contre lui une ville américaine entière, ce qui n’est pas rien, mais quitte à donner un plan, autant faire en sorte qu’il soit utilisable, sinon c’est de l’encre gâchée et du temps perdu pour le lecteur), ou bien moi, trop fatigué et un peu retourné par mon arrivée prématurée ? Au cours de cette promenade nocturne, je passe devant un bâtiment de deux ou trois étages sur le mur duquel on peut lire, écrit en gros : FBI ! Tout un programme...
L’auberge n’a pas l’air mal : piscine, jacuzzi, breakfast offert. Mais il n’y a plus de place libre dans la chambre dans laquelle on m’a envoyé. Heureusement pour moi, un type préfère dormir par terre et j’occupe son lit pour la nuit. Je changerai de chambre en début de matinée, et pour le même prix, j’aurai droit à un dortoir de six lits seulement (il devait y en avoir une dizaine dans la chambre cette nuit).
Je pars visiter le Strip1, c’est-à-dire la partie du Las Vegas Boulevard bordée des principaux casinos de la ville. Le boulevard fait plus de douze kilomètres de long d’un bout à l’autre, mais l’essentiel des casinos ne s’étalent « que » sur six ou sept kilomètres... Las Vegas est une ville très étendue, presque autant que Paris intra-muros, alors il ne pas se fier aux plans des guides qui résument toute la ville sur une page 15x20 !
J’effectue cette première visite en compagnie d’un Australien (encore et toujours un Australien : où ne sont-ils pas ? À part à l’AJ de Houston quand on en a besoin...) rencontré dans la navette nous conduisant au Strip depuis l’auberge. Les noms des casinos « à thème » suffisent à nourrir l’imagination : le Caesars Palace, le Paris-Las Vegas, le Venitian, le New York-New York, le Treasure Island, le Luxor, l’Excalibur... De l’extérieur déjà, le ton est donné. D’abord avec les entrées des hôtels devant lesquelles de gigantesques limousines hollywoodiennes noires ou blanches viennent se garer ; ensuite avec l’architecture : ici les reproductions en plus petit de la Tour Eiffel et de l’Arc de Triomphe, là un palais vénitien, des gratte-ciel ou un château fort, encore un peu plus loin une pyramide avec un obélisque... À l’intérieur, on retrouve deux composantes, dont l’une est toujours la même (à but identique, moyens identiques) : machines à sous, tables de jeu, restos, réceptions d’hôtels et galeries commerciales. Elle vise à ce pour quoi Las Vegas existe : brasser de l’argent (le but inavou...able !). La seconde composante est la partie variable, il s’agit de la décoration, en accord avec le thème du casino : la ville lumière des années vingt avec reproduction des bouches du métropolitain dans le Paris-Las Vegas, l’intérieur d’un vaisseau dans le Treasure Island (l’Ile au Trésor), les colonnades à la romaine dans le Caesars ou encore les imposantes fresques et les statues dans le Venitian, devant lesquelles on ne peut s’empêcher, tellement impressionnés, de pousser quelques cris d’admiration. (Je m’arrête là de peur de recevoir des lettres incendiaires des amateurs de peinture italienne qui ne verraient dans ces décors que de fades et stériles reproductions dénuées de tout ce qui fait la grandeur des véritables œuvres.) En tous les cas, le second but est atteint : impressionner l’œil et attirer le joueur potentiel. Car l’unique finalité est là, présente mais cachée : inciter les promeneurs à mettre de l’argent dans les machines. Et tout est fait pour y contribuer, des nuits d’hôtels dans ces palaces aux tarifs pas si élevés que cela (mais par contre les prix peuvent flamber du jour au lendemain lors d’un congrès ou d’une manifestation quelconque) aux shows quotidiens offerts, comme cette gigantesque simulation de combat naval aux abords du Treasure Island, avec tirs de canons, fumée, plongeon des acteurs du haut des mats, voiles en feu et bateau s’abîmant sous vos yeux, c’est-à-dire à moins de trente mètres, et le tout en plein air, gratuit, et deux ou trois fois par jour si le temps le permet ! Des spectacles plus ou moins permanents attirent le visiteur curieux dans tel ou tel casino pour y voir, par exemple, les tigres blancs des magiciens Siegfried et Roy. Et une fois installé devant les machines à sous, des hôtesses en tenue très légère (enfin, jamais assez dévêtues...) vous offrent gratuitement des rafraîchissements. Si une grosse faim vous tenaille, sachez que vous pourrez l’assouvir pour quelques dollars dans un All-you-can-eat, ces buffets à volonté « Mangez tant que vous le pouvez pour un prix forfaitaire ». Et si l’envie vous prenait de faire du shopping quelle que soit l'heure du jour ou de la nuit, promenez-vous dans ces centres commerciaux en sous-sol ouverts 24 h sur 24. Dans l’un d’eux, un excellent trompe-l’œil, aidé par un subtil jeu de lumière, donne l’impression d’être dehors par un radieux après-midi ensoleillé !
Le bus qui circule le long du Strip est plus cher que les autres lignes, deux dollars au lieu d’un seul, et fonctionne toujours de la même façon que ceux empruntés à Houston, c’est-à-dire avec une machine avalant la monnaie – encore des machines à sous ! Prenez garde si vous n’avez pas mis de côté deux billets pour rentrer. À l’intérieur, je parviens à m’asseoir, mais mon voisin est à moitié saoul. Par je ne me souviens plus trop quel malheureux hasard, je lui demande où descendre pour se retrouver dans la Sahara Avenue. Comme je prononce mal le mot Sahara (enfin, mal pour un Américain, saoul qui plus est ; moi je trouve encore que je parle très bien !), le bougre, qui n’a que de bonnes intentions, me répète le mot pour améliorer mon accent, et me souffle en pleine face, avec son haleine méphitique puant l’alcool, le mot incriminé, jusqu’à ce que je le répète correctement (l’accent sur le ha, avec un h expiré bien audible...). J’espère seulement que le Sahara ne sent pas aussi mauvais ! Mon compagnon australien et moi-même descendons au niveau de Sa’HAra Avenue, avec l’idée de terminer à pied car nous pensons que le chemin ne sera pas trop long. Bien mal nous en pris ! Il ne faut décidément pas faire confiance à ces plans pour touristes où l’irrespect des échelles est la règle pour faire de jolis dessins. Il nous faudra encore trois bons quarts d’heure de marche. Et en plus il fait horriblement froid !
À l’AJ, je fais la connaissance d’un Suisse et d’un Québécois. Je parle un peu français, ce qui fait du bien. Notre camarade canadien est bien mystérieux sur les raisons de sa venue ici. Cependant, je ne prête pas trop attention à son histoire pour le moment car il est temps d’aller me coucher après ces heures passées à arpenter les casinos et les rues du paradis des jeux...
Las Vegas est situé en plein désert. En me promenant dans des rues éloignées du centre, j’ai pu observer cette barrière de petites montagnes arides qui entoure la cité et donne l’impression d’être sur la Lune. En tous les cas, on est dans le désert, avec un climat typique : la nuit le vent est glacial, et dans la journée on se passe facilement de son manteau, même en ce début décembre. Cependant, il n’y a pas grand chose à visiter dans cette partie de la ville, au nord.
Vegas est l’une des deux seules villes dans lesquelles je ne ferai pas un saut à l’université. Je ne pourrais m’y rendre sans prendre de nouveau le bus car elle est située dans le sud de la ville à plusieurs kilomètres de l’auberge, et une telle balade à pinces ne me dit rien. D’ailleurs, dans une bibliothèque municipale située près d’un musée, je peux consulter Internet durant quinze minutes après avoir gentiment demandé à la bibliothécaire.
Le Québécois est de plus en plus intrigant. Plus un sou en poche, il n’a pris qu’un aller simple Montréal-Los Angeles, et cherche du travail pour gagner un peu d’argent mais parle encore plus mal l’anglais que moi (ce qui est significatif !). Je dois même lui servir d’interprète auprès des charmantes jeunes filles de l’accueil... Il ne veut pas dire ce qu’il fuit, ce qu’il cherche, et je n’ai pas envie d’en savoir plus pour l’instant car j’ai suffisamment à faire à Las Vegas.
Tiens, j’ai deux nouveaux copains de chambrée, un Anglais et un Australien, du genre bien élevés : ils rotent, reniflent sans arrêt et pètent à tout vent. Chouette, on est dans une caserne militaire ! Oublions quelques heures cette charmante compagnie pour aller flamber aux jeux deux ou trois précieux dollars. Nous parvenons à y traîner notre Charlebois de service qui hésite, à moitié déprimé, et il faut que je lui paye son billet de bus pour qu’il se décide. À nous deux Las Vegas ! Me voilà prêt à en découdre avec la chance et le hasard. Tandis que notre camarade australien s’essaye au Black Jack, j’« investis » mon argent dans les machines à sous. Quelques dollars convertis en quarters2 me permettent de m’attaquer à l’un des nombreux pokers électroniques. L’ambiance est assez chaude dans la soirée, on entend quelques cris, les serveuses vont et viennent avec leurs verres de whisky (pour les vrais joueurs) ou de sodas (pour moi). Et toujours ce bruit de fond produit par les pièces lorsqu’elles tombent dans le bac métallique en faisant un cliquetis caractéristique.
Je joue quelques pièces, et, soudain, c’est le Jackpot ! Enfin, pas tout à fait, mais tout de même : j’obtiens un carré qui me rapporte une quarantaine de dollars. Je rejoue de plus belle, et cinq minutes plus tard, nouveau carré ! Je décide de m’arrêter là car je connais le sort de tout joueur trop acharné : je risque de perdre et ma mise de départ et mes gains. La drogue du jeu ne s’étant pas encore trop fait sentir dans mes veines, je reste raisonnable. Le moment magique arrive, je demande mes sous à la machine, et soudain des dizaines et des dizaines de pièces tombent dans le bac avec cette musique si agréable à l’oreille du joueur. Je m’empresse d’aller les faire compter. Près de quatre cents rondelles de nickel-cuivre tombent dans une machine sur laquelle je vois le chiffre des dollars monter et monter encore, avec de temps en temps des à-coups durant lesquels mon cœur cesse de battre : quoi ! C’est tout ?! Bon, au bout du compte, ce n’est pas si mal pour un premier soir et cinq minutes de jeu : quatre-vingt-seize dollars, pas le Pérou, mais alors que je m’attendais à en perdre dix, c’est toujours mieux que rien... Plus que le gain lui-même, c’est tout le processus qui est excitant : s’installer dans le siège, mettre les pièces, appuyer sur les boutons et gagner, entendre le crépitement des pièces lorsqu’elles s’entrechoquent devant soi, les faire compter... Tiens, le bac d’une machine à sous où l’on réceptionne ses gains est situé à hauteur du bas-ventre : un hasard ?... Allez, il est l’or d’aller visiter un autre établissement !
En traversant l’avenue pour changer de casinos, nous devons courir car le flot des voitures est très important, et la halte du terre-plein central est une précieuse aide. Mais une fois atteint le trottoir d’en face, nous voyons fondre sur nous deux ou trois policiers à VTT qui commencent à nous expliquer que ce que nous venons de faire n’est pas bien. Tous les ans, plusieurs accidents ont lieu sur cette avenue parce que les gens traversent en dehors des passages protégés ou lorsque le feu est vert pour les autos. Le petit sermon, que nous écoutons tous attentivement en hochant la tête, d’un air coupable, se termine par cet avertissement : si l’on nous reprend à traverser en dehors des clous, ce sera quatre-vingt-quinze dollars d’amende ! Zut ! Ce serait dommage de perdre aussi vite que je l’ai gagné le petit pécule de cette soirée. Alors nous ferons attention à partir de maintenant, c’est promis...
Aujourd’hui, repos ! Voilà presque deux semaines que je cours à droite à gauche, alors je décide de ne pas sortir dans la journée, surtout que j’ai une lessive à faire tourner. Je regarde la télé en attendant que mes affaires sèchent. Je retrouve les séries américaines qui ont la cote en ce moment : Kung Fu, Urgences (E.R. en anglais) ou encore General Hospital... La télé est bien pour travailler un peu l’anglais car les acteurs articulent et on comprend en général plus de choses que dans une conversation entre jeunes gens. Un Anglais m’avoue qu’il a parfois du mal à se faire comprendre, et cela me réconforte un peu car je commence à désespérer de ne jamais pouvoir parler « couramment ». Je me rends compte que le problème réside dans le fait qu’en dehors des mêmes phrases (« D’où viens-tu ? Que fais-tu ? Qu’aimes-tu ? Où vis-tu ? Je vais là-bas. Je cherche ça... »), je parle très peu avec les autochtones, ou alors de manière trop dispersée. Pour pouvoir progresser, une « immersion complète » ne suffit pas. Il faut par exemple étudier ou avoir un emploi qui oblige à communiquer dans la langue, et cela tous les jours. Bon, je peux me débrouiller, je ne serai jamais perdu si mon interlocuteur veut bien être patient avec moi, et c’est le principal. Mais je comprends que je ne ferai pas de progrès extraordinaires, même en restant deux mois, si je bouge sans arrêt d’un lieu à un autre. Dix ans d’étude pour en arriver là, alors que la communication ne m’a pas semblé plus délicate en Europe de l’Est où je ne parlais pas la langue locale3 ! Qu’est-ce que ce sera en Amérique du Sud dans quelques semaines où je vais séjourner deux mois alors que je ne connais pas cinq mots d’espagnol ?
Ce soir, je ne peux m’empêcher de sortir. La drogue commence à faire effet, alors je me dirige vers les casinos de Fremont Street, le cœur historique du jeu à Vegas. En plus, ils sont situés à un quart d’heure à pied, et comme je vais partir demain pour Los Angeles, je pourrai revenir tôt. Je vais m’acharner sur les machines à sous, au Poker toujours, car il n’y a que ça de vrai (choix personnel), avec plus de hargne qu’hier encore parce qu’aujourd’hui, si j’obtiens un carré, il y a un bonus de cinq mille dollars. Bordel ! Impossible d’en sortir un alors que j’en ai tiré deux la veille ! À croire que les machines sont truquées. Quelques dizaines de pièces et un soda offert par la maison plus tard, je décide de m’arrêter, mais c’est dur. J’aurais pu rester et mettre encore cinquante dollars dans les machines, si les voix de la raison ne s’étaient rappelées à mon souvenir pour m’avertir que les longues semaines à venir n’étaient pas gratuites. Et puis j’avais déjà donné une vingtaine de dollars, prélevés sur mes gains d’hier, au Québécois qui était de plus en plus déprimé et mystérieux. Je ne savais pas trop ce qu’il attendait, mais je comprenais qu’il arrivait à court d’argent, et qu’il ne tiendrait pas longtemps avec son pauvre billet aller sans retour pour Los Angeles. Depuis deux jours il devait téléphoner à sa famille pour obtenir de l’argent, et depuis deux jours il nous avouait qu’il ne l’avait pas encore fait. Avait-il voulu couper tous les ponts avec elle ? En avait-il seulement une ? Je ne l’ai pas revu aujourd’hui, je pense qu’il est parti. Espérons que son voyage s’est bien terminé...
Je rentre à l’hôtel vers onze heures dans l’optique de faire une longue nuit avant de repartir demain. Mais à cause des deux connards (« oui, nous étions très liés, hein ! » comme aurait dit Pierre Desproges) qui me servent de colocataires, le sommeil va tarder à arriver. Ils ont bu toute la soirée, et continuent d’ouvrir des bières et de parler fort, alors que je leur demande, le plus poliment qu’il m’est possible, de bien vouloir faire un peu moins de bruit car je compte me lever tôt demain. Mais ils n’assurent pas un cachou, n’ont aucun savoir vivre, incapables qu’ils sont de s’amuser sans agacer les autres. Boire, passe encore, mais emmerder les voisins, non ! La patience me quittant au bout d’une bonne demi-heure, je décide de prendre mes cliques et mes claques et d’aller exiger à l’accueil une autre chambre pour la nuit.
Me voilà en caleçon, pull camionneur à motifs géométriques et chaussures de marche, dans le hall, heureusement désert, où j’explique aux charmantes jeunes filles derrière le comptoir que les deux bons gars de ma chambre sont en train de se défoncer à la bière en insultant les passants par la fenêtre, et que je ne compte pas passer ma dernière nuit avec eux. Je me rendors quelques minutes plus tard au troisième étage dans une chambre calme... jusqu’à ce que vers trois heures, les cris d’un couple d’adeptes SM me réveillent et m’empêchent de me rendormir. Quelle horreur, j’ai l’impression qu’on égorge un cochon (enfin, une truie !). Je me décide à descendre pour aller voir ce qui se passe car cela fait un bon quart d’heure que ça dure, et j’ai peur d’entendre la cochonne agoniser ainsi toute la nuit. Et me revoilà, dans le même accoutrement que trois heures auparavant, devant la porte suspecte. Nous ne tardons pas à nous retrouver à trois devant cette chambre de torture d’où des cris continuent de provenir, et nous nous regardons tous quelque peu interloqués ! J’hésite à proposer à une jeune Allemande de nous joindre à eux mais... bon, ce ne serait pas sérieux !
1 Là-bas, ils écrivent $trip...
2 Les pièces de 25 cents, un peu l’équivalent, en terme d’utilisation, de la feue pièce d’un franc.
3 Et le comble, c’est que j’ai toujours eu d’excellents professeurs, du collège au supérieur. C’est plutôt du côté du système qu’il faut chercher les causes de ces difficultés. Ou dans mon cerveau, peut-être...
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