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Ne pas porter la misère du monde sur ses épaules

La traversée de contrées qui figurent parmi les plus pauvres du monde, où le décalage entre son propre niveau de vie et celui des autochtones est flagrant, ne manque pas d’interpeller le voyageur sur sa position de « privilégié », de « riche ». Dans le métro, on est habitué à cette mendicité devenue le quotidien des usagers réguliers. On n’y prête – hélas ! – plus guère d’attention, même s’il s’agit plus de résignation que d’accoutumance. Il y a bien les reportages à la télé, les photos sur papier glacé qui nous rappellent cette implacable réalité de la misère mais... ce n’est pas pareil. Et pour cause ! Lorsque l’on est chez soi devant le petit écran, ce que l’on voit tient sur quelques centimètres carrés, c’est plat, en deux dimensions, derrière une vitre, ce n’est pas réel. Et puis on peut toujours baisser le son pour parler avec son voisin, ou détourner les yeux et se rassurer que l’on vit bien dans son monde feutré... Mieux : on peut carrément éteindre et aller faire une partie de golf ! Quant au magazine, on le referme : poubelle ! Cependant, sur place, là-bas, impossible : pas de touche « off », pas de volume réglable, pas d’autres chaînes... On ne peut pas fuir comme devant la télé, on ne peut pas zapper, tricher. On prend tout en pleine face. Ça rentre par les yeux, le nez, les oreilles, la bouche même. On peut toucher, on peut sentir, on peut goûter, on peut être touché... L’expression « en vrai » prend alors tout son sens...

Ainsi, très rapidement, vous comprenez qu’avec le billet de cent dollars caché au fond de votre sac, vous pourriez vivre plusieurs semaines confortablement alors que des paysans locaux triment toute la journée pour quelques cents... La misère, on ne s’y habitue certainement jamais. Cependant, on se rend vite compte que l’on ne pourra pas sauver tout le monde. C’est vrai que donner ne serait-ce que dix dollars à un paysan pauvre des environs de Cuzco permettrait de le nourrir, lui et toute sa famille même, plus convenablement pendant quelque temps. On peut même distribuer toute sa fortune d’un coup, se dévêtir et offrir ses affaires sur la place publique pour habiller plus chaudement un déshérité. On peut... Et après ? On sera à son tour à la rue et on prendra sa place, ce n’est certainement pas la solution. Je ne cherche ni à justifier ni à condamner une pratique ou une autre, mais il faut se préparer, en tant qu’« aisé », à affronter une certaine réalité fort éloignée de son quotidien. J’ai relaté ma rencontre avec cette Française vivant au Québec qui ne savait pas ce qu’elle allait trouver en allant rendre visite à sa petite-fille au Pérou. J’avais déjà rencontré une autre femme française dans le train équatorien. Elle portait une espèce de manteau de fourrure, des chaussures à talons aiguilles ainsi qu’une épaisse couche de maquillage, et me confia qu’elle était très choquée par les conditions de vie des habitants du pays. Visiblement, aucune d’elles n’avait lu le bon guide ! Et en tous les cas, aucune n’était préparée à ce à quoi elle devrait faire face dans un pays aussi déshérité. Moi non plus !

« Ah ! quelle aubaine que ces pays pauvres pour le voyageur désargenté ! Payer moins d’un dollar la nuit d’hôtel ou le repas copieux, il n’y rien de tel pour rendre vrai le fameux proverbe routard : Qui veut voyager loin, doit ménager sa bourse»... Ne trouvez-vous pas qu’elles sont odieuses ces paroles d’un ancien promeneur ? C’est bien ainsi que je les ai qualifiées lorsqu’elles me sont tombées de la plume ! Et pourtant, après y avoir longuement réfléchi, je suis arrivé à la conclusion que je n’avais rien à me reprocher. Je ne suis pas un profiteur. En cet instant précis, la donne est ce qu’elle est, et si des gens travaillent d’arrache-pied pour tenter d’améliorer les répartitions, c’est un fait que les prix bas exigés permettront, à budget identique, de voyager plus longtemps que dans un pays « cher ». On peut donner plus ? Certes, on peut. Mais est-ce bien raisonnable ? Ne risque-t-on pas, d’une part, de retomber dans le travers évoqué ci-dessus, et d’autre part (j’en ai déjà parlé à l’occasion), de créer un déséquilibre et une vexation chez le commerçant honnête qui a également sa propre dignité ? S’il demande un dollar pour la nuit car c’est la somme d’argent qui lui permet de gagner sa vie, le lui donner en échange de la chambre revient à faire marcher son commerce et à lui permettre de vivre (sans aller jusqu’à prétendre que l’on est son sauveur, et en profiter au passage pour se glorifier !). Laisser en plus un pourboire n’est pas condamnable en soi s’il est proportionnel au prix. D’un autre côté, il est à peu près certain que nombre de commerçants ne refuseront pas le double du prix demandé si un client tient absolument à payer plus cher, car on connaît le pouvoir de l’argent et surtout le besoin de ces populations. Mais gare au retour de bâton si le commerçant ne l’entend pas de cette oreille ! Plus que l’argent lui même, c’est le sourire, l’humilité et la cordialité qui paieront. Le dédain, surtout s’il est exercé par le billet vert, n’apporte que haine et animosité de la part de beaucoup de gens. Les récents débats sur la « mondialisation » et les attentats aux États-Unis l’ont déjà bien prouvé. On le ressent également sur le terrain, et souvent je prenais les devants en faisant comprendre que je n’étais pas américain...

J’ai été confronté à un autre problème au Pérou : les demandes insistantes de rétribution des Indiens pour les prendre en photo, eux ou tout ce qui leur appartient. J’étais un peu choqué et avais pris pour ligne de conduite de ne pas céder à leurs exigences. Aujourd’hui, mon opinion est plus nuancée car de récentes lectures m’ont rappelé que j’avais là une attitude ambiguë. D’un certain côté, on peut comprendre le désir du touriste qui ne pense qu’à ramener une image-souvenir marquante de sa visite, et n’a pas l’intention de payer pour photographier, en pleine nature, dans un « lieu public », une tête, un lama ou une ruine. D’un autre côté, des gens d’un grand dénuement en ont assez de voir qu’on leur tire le portrait à coup d’appareils qu’ils ne pourront jamais se payer au cours de leur vie, et cela sans broncher, comme des animaux dans un zoo ou lors d’un safari. Sans compter que certains ont peut-être appris, ou compris, qu’avec un de leur portrait sur papier glacé, le photographe professionnel gagnait plus qu’honorablement bien sa vie... Je n’ai pas de solution, chacun fera selon sa conscience, mais il vaut mieux être prévenu tout de suite que lorsque l’on sortira son appareil photo, la propina sera le seul mot connu et prononcé par un grand nombre d’Indiens, et peut-être, à l’avenir, de nombreuses autres populations dans le (tiers-)monde.

Il faut aussi réfléchir au fait suivant. En « Occident », lorsqu’un photographe, qu’il soit amateur ou professionnel, désire réaliser quelques clichés avec un modèle qui va prendre la pose, une transaction financière a lieu, car la personne photographiée fait rarement cela par amour de l’art. Certaines images fameuses de Doisneau sont des mises en scène ! Pourquoi, alors, sous prétexte que l’on est à l’étranger, serait-on autorisé à mitrailler sans débourser un sou quelqu’un qui n’y tient pas ? Ce n’est pourtant pas compris dans le prix du billet, ni dans celui de la chambre ou du visa...


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