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Dimanche 12 décembre 1999

... et bien sûr c’est à quatre heures que je descends du bus ! Encore un problème de bus ? J’écris « encore », car ce n’est pas la première fois : horaires non respectés, pauses un peu longues, confort absent, etc. Après avoir inspecté mon billet, le conducteur m’apprend que je n’ai pas pris le bon bus, que celui-là c’est l’express et que j’aurais dû être dans l’autre. Le tout, bien sûr, avec un regard qui a l’air de m’inculper, sans aucune possibilité d’appel, alors que mon ticket a été contrôlé une première fois au départ, puis à chaque nouvel arrêt avant de monter dans le bus. Et c’est probablement lui qui m’a laissé embarquer à la dernière pause au lieu de m’avertir. Décidément, cette compagnie ne me laissera pas que des bons souvenirs. Malheureusement, elle a un quasi-monopole aux États-Unis !

Je décide d’attendre un peu avant de partir à la recherche d’un hébergement pour la nuit parce qu’à cette heure, je ne suis pas certain de trouver un endroit ouvert. Je reste dans la salle d’attente avec plusieurs autres personnes en transit ou qui attendent comme moi que le soleil se lève. Il y a aussi deux clochards et, of course, un policier. Dès qu’il est six heures, il s’approche des SDF et les réveille pour leur demander de quitter la station s’ils n’ont pas de billet. Les grilles avaient été fermées juste après l’arrivée de notre bus, et les clochards devaient avoir l’habitude de passer la nuit ici, au chaud, se laissant volontairement enfermés jusqu’au petit matin. Le policier utilise une méthode assez brutale pour réveiller les malheureux en évitant tout contact physique avec eux : il approche son talkie-walkie des oreilles de celui qu’il veut réveiller et appuie sur le bouton. L’appareil, dont le volume est réglé sur le maximum, laisse alors échapper des grésillements fort désagréables. Le policier ne demande pas leur billet aux autres personnes, et c’est tant mieux pour moi car sinon il me mettrait à la porte aussi !

Je sors enfin, une heure plus tard, et me mets en quête d’un lieu où je passerai la prochaine nuit dans un vrai lit, pas mécontent de pouvoir m’allonger et dormir plusieurs heures d’affilé, chose impossible à faire dans le bus. À en croire le guide, ces « pullmans » sont de véritables home, sweet home roulants. Rien de plus inconfortable, oui !

Les auberges sont chères ou complètes. Le guide donne souvent des prix inférieurs à ce qu’ils sont réellement, et c’est pénible car je suis réellement à un ou deux dollars près (deux dollars multipliés par soixante jours, ça fait... beaucoup !). Mais il vaut mieux, à la rigueur, se tromper d’un ou deux dollars que ne pas s’avancer du tout, car j’aurai bientôt l’occasion de tester aussi cette formule (aucun prix indiqué dans le guide), et j’en serai encore moins content...Je finis par trouver une place dans un hostel excentré et sans aucun charme. Je vais m’en contenter pour le moment.

Je me promène dans les rues près de downtown. Quelle ambiance, quelle agitation pour un dimanche matin. Une vraie capitale cette ville ! À l’office du tourisme, je prends de très belles cartes où le centre-ville est représenté en trois dimensions, puis je pars me promener dans les rues bondées où de nombreux magasins sont ouverts. En fait, il y a surtout énormément de clochards. On m’expliquera qu’ils viennent ici car la municipalité tolère qu’ils couchent dehors la nuit. C’est le côté très « ouvert » de la ville, réputée pour cela. On y rencontre également beaucoup d’homosexuels, mais ça je le raconterai dans quelques jours... Tout près du Visitor Center se trouve le point de départ de l’un des très célèbres Cable Car, ces tramways parcourant les collines de la ville et dont une photo illustre tout livre ayant pour sujet la ville. Je fais ensuite une visite éclair dans Chinatown. Le « vrai » Chinatown, car s’il y a un quartier chinois dans quasiment toutes les grandes métropoles américaines, celui de San Francisco est le plus peuplé des États-Unis, peut-être même du monde entier. Et dense aussi, car en fait assez petit : on le traverse très rapidement du nord au sud, un peu moins d’est en ouest. Mis à part la rue aux trois pagodes et les réverbères de la rue la plus touristique, il n’y a pas grand chose à visiter, et c’est surtout la population et les magasins qui font l’intérêt du coin. Le début de cette rue aux lampadaires à la chinoise n’est pas très attrayant. Des boutiques de souvenirs côtoient des revendeurs d’appareils électroniques et photographiques en pagaille. Tous proposent des prix plus bas les uns que les autres lorsque je leur parle du zoom ! Je pense que je vais craquer pour l’un d’eux.

De retour à l’auberge en fin de journée, je fais la connaissance de mes camarades de chambre : trois Français ! Quelle surprise, c’est si rare d’en voir en dehors de leur pays. Encore que, comparé à l’Europe de l’Est où j’ai souvent eu l’impression d’être le premier « explorateur » français à m’aventurer là-bas vu que je n’y ai rencontré quasiment aucun francophone, les États-Unis sont un véritable repaire ! Les trois lascars sont âgés d’une vingtaine d’année à peine, et ils sont très surpris quand je leur apprends que je suis professeur de Mathématiques « dans le civil ». Ils sont venus ici pour en découdre avec la vie américaine. Des petits boulots au noir (car sans visa de travail) leur permettent tout juste de survivre. Ils ont investi la chambre, se constituant leur point musique avec un baladeur laser et une paire d’enceintes, leur coin salle de bain avec quelques accessoires, et leur coin fumerie, avec leurs substances fortement odorantes et quelque peu illicites, dans tout le reste de la chambre ! Allez, je ne suis là que pour une ou deux nuits alors je ne vais pas trop les embêter, surtout qu’ils sont bien sympathiques...

Lundi 13 décembre 1999

Je visite le City Hall, c’est-à-dire l’hôtel de ville, bâtiment rendu célèbre par le tournage d’un vieux James Bond (celui où Zorin veut inonder la Silicon Valley), car c’est là que l’agent secret manque de mourir brûlé dans un ascenseur aux côtés d’une belle géologue, et où il vole un camion de pompiers, point de départ d’une poursuite fameuse dans les rues de San Francisco. Ah ! ces poursuites dans les rues vallonnées, avec les bonds impressionnants et les réceptions pare-chocs contre bitume, elles sont célèbres. L’architecture des grands bâtiments administratifs, mairies, hôtels de ville et autres capitols, est très plaisante, avec des immenses dômes panthéonesques et des intérieurs vastes et luxueux. L’architecte de la bâtisse que je visite s’est inspiré de la coupole de la basilique Saint Pierre de Rome. L’intérieur est également somptueux, avec de fines décorations, des colonnes et des sols marbrés.

Je continue ma promenade dans les rues au nord de downtown, passant par Nob Hill, la colline (hill) la plus pentue de la ville, paraît-il, au sommet de laquelle se trouve la Grace Cathedral, cathédrale construite vers 1930 dans le style néogothique et inspirée par Notre-Dame de Paris. Également sur la place, quelques hôtels luxueux. Je poursuis vers l’est où le Bay Bridge, un énorme pont (bridge), relie la ville à Berkeley, la célèbre voisine abritant l’université du même nom et qui fut un haut lieu de contestation durant la guerre du Vietnam. Les voitures garées le long des trottoirs dans les rues en pente sont parquées à la perpendiculaire car il est interdit de se garer autrement, le contrevenant risquant une forte amende.

En revenant par le sud, contournant le Financial District, le quartier des affaires qui regroupe une poignée de buildings, je rentre dans un énorme bâtiment nommé Moscone Center, sans trop savoir ce que c’est, et me rends compte qu’il s’agit d’un centre commercial abritant un immense cinéma. Un ciné ? Pourquoi pas : me voilà dans l’une de nombreuses salles pour voir le dernier Schwarzenegger. Le titre est évocateur à l’approche de cette fin de siècle : End Of Days, La Fin des temps. Du reste, je comprendrai l’histoire sans trop m’attarder sur les dialogues... Je pourrais refaire les observations déjà décrites lorsque je me suis rendu au cinéma à Houston : un grand nombre de salles (près d’une vingtaine, si ce n’est plus), pas d’ouvreur ou d’ouvreuse mais des personnes qui orientent les spectateurs dans les couloirs, des pubs en continue avant le début du film, etc., c’est-à-dire ce que l’on voit fleurir en France depuis un ou deux ans. Après la séance, je passe devant un petit magasin de musique. Je décide de rentrer pour essayer une guitare. Je n’en ai pas touché depuis plusieurs semaines, et ça démange. Je pénètre alors dans ce qui est, plutôt qu’une petite boutique, véritablement un supermarché de la guitare. Je suis tenté d’en acheter une, mais je n’oublie pas que mon optique est de voyager léger...

Au retour, je prends le bus et découvre un nouveau système ultra archaïque de titre de transport. Après avoir payé à la machine, le chauffeur remet un ticket, genre papier journal, qu’il arrache d’un bloc où une réglette coulissante permet de déchirer tout ou partie du coupon afin d’indiquer (par un système que je n’ai pas eu le temps de bien comprendre !) combien de temps le voyageur a le droit d’emprunter le bus... Le système est assez souple. Je me rappelle avoir montré à un conducteur un billet que je savais invalide (je l’avais acheté une heure et demie ou deux heures auparavant) en lui demandant, innocemment et d’un air naïf de touriste un peu perdu, si je pouvais monter. Of course, m’a-t-il répondu...

Mardi 14 décembre 1999

Me sentant un peu loin des universités, je décide de me déplacer vers le quartier de Haight, malgré les avertissements du guide. Ce coin a été très célèbre durant la période hippie, mais serait, aujourd’hui, plutôt mal fréquenté. En tous les cas, cela me permet de me rendre à pied, après trois bons quarts d’heure de marche tout de même, à l’UCSF, la University of California at San Francisco. Les bâtiments sont répartis sur deux « étages », dont l’un est le pied de la colline, et l’autre le sommet, à pic ! Un ascenseur permet de passer de l’un à l’autre. Je décide de ne pas visiter ce lieu qui me semble être principalement un immense CHU (Centre Hospitalier Universitaire). Je croise en effet dans les rues de nombreuses personnes en blouse blanche et les noms des bâtiments confirment cette première impression. Mais je ne suis pas monté ici pour m’arrêter en chemin, je décide de poursuivre encore mon ascension. Derrière le centre se trouve une route permettant d’accéder au sommet du Mont Sutro. Avant de continuer, deux mots d’explication sur la structure de la ville sont dans doute nécessaires pour bien comprendre toute la particularité géographique de la cité.

San Francisco est un carré d’une dizaine de kilomètres de côté (surface comparable à la commune de Paris, pour une « petite » ville de la côte) entouré d’eau sur trois côtés : à l’ouest où s’étend le Pacifique, au nord où il forme un détroit qu’enjambe le célèbre Golden Gate Bridge, et à l’est où le San Francisco-Oakland Bay Bridge relie S.F. à Berkeley et ferme le nord de la baie de San Francisco. Très vallonnée, la ville est célèbre pour ses collines, au nombre de quarante, et les cartes remises hier à l’office du tourisme, bien que très soignées et « en trois dimensions », ne montrent pas bien l’ampleur de ces reliefs qui donnent à la ville un cachet si particulier. Downtown est situé vers le nord-est, assez proche du Bay Bridge, le pont que j’ai aperçu hier, et au milieu de cette métropole, comme une énorme bosse, se trouvent des collines relativement hautes.

Je me retrouve en haut de ce « mont » citadin, après avoir gravi une route en lacets située dans une forêt dense composée de grands arbres le long desquels tombent des lianes – faisant immanquablement penser à la forêt vierge –, et de l’intérieur de laquelle il est impossible de bien voir la ville. On passe, en quelques minutes, de la ville à la « jungle », donnant l’impression que l’on se trouve très loin de San Francisco, alors que l’on y est, géographiquement, en plein milieu ! Mais en haut de ce mont, d’un petit plateau où s’étend un grand bassin (sans doute un réservoir pour l’alimentation en eau de la ville), et où l’on s’approche de l’énorme antenne, nommée Sutro Tower, visible de tous les quartiers de la ville que j’ai visités, je ne peux absolument rien voir de la cité. Le point de vue panoramique recherché n’est pas là. Je continue sur ma lancée car un nom sur la carte attire mon attention : il s’agit de Twin Peaks. Je n’avais jamais pensé à la signification de cette expression qui est aussi le nom d’une série télévisée ayant eu ses adeptes il y a quelques années. Twin signifie jumeau, et l’on peut tout simplement traduire Peak par pic : Twin Peaks est donc un ensemble de deux pics, situés au sommet de deux collines relativement semblables en taille, deux collines jumelles... Du haut de chacune d’entre elles, c’est-à-dire à tout de même trois cents mètres de hauteur, la vue s’étend sur toute la ville : downtown au nord-est, avec ses gratte-ciel et la grosse artère commerçante qu’est Market Street ; la baie à l’est et l’immense Bay Bridge ; le nord avec l’autre célébrité de la ville, le Golden Gate ; et le sud et l’ouest où rien n’attire vraiment mon attention. La visibilité est assez réduite à cause de la pollution, ce que confirmera une photo du centre-ville prise de cet endroit. La montée est assez éprouvante à pied, surtout par le chemin emprunté (via le Mont Sutro), mais la vue vaut vraiment... le coup d’œil !

De retour en ville, je retourne au cinéma car je ne suis pas trop adepte des bars et des boîtes de nuit. Et puis c’est l’occasion de voir en avant-première des films qui ne sortiront pas avant plusieurs mois en France. Le film de ce soir s’intitule The Green Mile, La Ligne Verte, avec notamment Tom Hanks, très bon. À la fin du film, réaction peu répandue en France et que je qualifierai de typiquement nationale, les spectateurs applaudissent chaleureusement... Je retourne à l’hôtel à dix heures du soir et m’aperçois que le quartier est, effectivement, assez mal fréquenté !

Mercredi 15 décembre 1999

J’essaie de faire la grasse matinée, mais il est impossible de dormir après onze heures à cause du bruit. Je pars visiter l’autre université, à « deux pas de géants » de celle vue hier, en faisant un arrêt dans un bureau de poste pour envoyer un colis à destination de la France. Après avoir patienté pendant plus d’un quart d’heure (donc pour l’instant, ça ressemble à un bureau de poste français...), je vais être aux prises avec une employée peu amène et guère soucieuse de ce que je recherche (tiens, c’est encore français ça !). Ce n’est pas vraiment compliqué : je veux une grande enveloppe normale, pas trop chère quoi, pour y glisser quelques papiers, un vêtement de petite taille et quatre pellicules photo. Elle n’a pas autre chose à me proposer (à m’imposer ?) qu’une grosse enveloppe matelassée et surtout très chère (mais oui ! c’est vraiment un bureau de poste français alors !). J’aimerais être sûr que mon colis arrivera avant Noël, ou au moins avant la fin de l’année, ce qui ne me semble pas impossible, et je paye assez chèrement en conséquence pour que le paquet arrive sans faute, d’après ce que me certifie l’employée, d’ici une semaine, dix jours au maximum. À suivre...

Au retour de l’USF, où j’ai pu de nouveau sans trop de mal utiliser Internet, je passe par un quartier où l’on peut admirer des maisons à l’architecture victorienne et aux couleurs pastel variées, célèbres à San Francisco. Puis je retourne au cinéma. Je n’ai pas envie de faire autre chose après cette journée de marche harassante. Cette fois, c’est OO7 que je découvre en avant-première, dans le dernier épisode réalisé. La différence entre l’accent de l’espion britannique et de ses compatriotes, et celui que j’entends et subis tous les jours ici, est frappante ! Je change à nouveau d'avis en ce qui concerne ma préférence. Avant de partir aux États-Unis, je pensais que l’accent américain était d’accès plus facile que le britannique. Depuis trois semaines que je l’éprouve, je me demande si c’est bien le cas. Et aujourd’hui que je peux écouter le britannique, probablement en train de m’habituer à l’américain, je redonne ma préférence à ce dernier. Décidément, l’apprentissage d’une langue étrangère aussi variée que l’anglais n’est pas une mince affaire. Peut-être est-ce moi qui ne suis pas très doué non plus...

Comme hier, je rentre à pied vers les onze heures. Des bandes de jeunes courent dans la rue, des policiers font des contrôles sur le trottoir d’en face, et certains personnages semblent embusquer dans des recoins... On dirait que les voyous jouent à cache-cache avec la police. Oui, maintenant j’en suis certain, le quartier n’est pas sûr du tout, mais je n’aurais pas à en subir les conséquences. Dans ma chambre se trouvent six places réparties en trois lits superposés, et nous sommes seulement quatre. Deux occupantes ont un comportement bizarre. D’abord il y a Amy, jeune blondinette qui semble passer ses journées à l’hôtel, toujours couchée quand j’arrive, sauf quand elle fume, en cachette à la fenêtre, la pipe ou autre chose, avec cette femme beaucoup plus âgée, très soignée, que j’ai vue partir le matin avec ce qui ressemblait à une mallette d’ordinateur portable. Cette dernière parle très bien, distinctement, ce qui me laisse supposer qu’elle a un certain niveau d’éducation. Mais son comportement est étrange, elle semble vivre toujours cachée, secrètement, fumant souvent une cigarette à la fenêtre (il est bien sûr strictement interdit de fumer dans l’immeuble...), et je ne verrai jamais son visage ni même son apparence, comme si elle avait quelque chose à dissimuler. Ce soir, elles reçoivent une visite. J’espère que cela ne va pas s’éterniser car j’aimerais bien dormir. J’en ai assez de cet hôtel. Je décide de changer d’endroit pour me rapprocher du centre, et notamment du quartier chinois que je n’ai pas encore visité en détail.

Jeudi 16 décembre 1999

Je déménage pour la troisième fois et me retrouve dans le Pacific, situé à Chinatown, ce qui va me permettre d’explorer un peu plus cette partie de la ville. Je commence donc par me diriger vers le nord, vers la Coit Tower. Non ! Non ! et non ! je n’ai pas oublié le tréma sur le i, il ne s’agit pas d’un fantasme sexuel, même si la tour – tower en anglais – est un phallus géant dont le... bout culmine à soixante-quatre mètres, et est érigée au sommet de la colline du télégraphe, Telegraph Hill, de presque quatre-vingt-dix mètres de haut. Elle fut construite en 1934 en hommage aux pompiers volontaires de la ville (l’histoire est un peu plus longue et je renvoie le lecteur intéressé vers n’importe quel guide sur la ville pour la connaître dans ses moindres détails). La vue s’ouvre sur une partie de la baie, et surtout sur Alcatraz, le célèbre fort-prison devenu une attraction aussi célèbre que les Cable Car ou le Golden Gate, mais à un tarif trop élevé pour moi.

Me dirigeant vers l’ouest, je passe devant le Fisherman’s Warf, dont le nom, « quai des pêcheurs », doit son origine aux marins génois et siciliens qui s’installèrent et fondèrent l’industrie de la pêche à San Francisco au début du siècle. Maintenant, c’est une des attractions touristiques de la ville, même si des pêcheurs partent encore tous les matins de cet endroit (mais je ne me suis pas levé assez tôt pour le vérifier...). Bordé de restaurants et magasins de souvenirs, le quai abrite aussi un musée et est un point d’embarquement pour les visites d’Alcatraz. Plus à l’ouest encore se trouve Fort Mason, pas véritablement un fort en réalité, mais un ensemble de terrains et de bâtiments réquisitionnés pendant la guerre de sécession (1861-1865), puis restaurés à des fins touristiques et qui abrite notamment une auberge de jeunesse officielle. Les prix y sont assez élevés, comme finalement dans toutes les AJ de la Fédération Internationale du pays, et le rapport qualité-prix certainement inférieur à ce que je peux obtenir ailleurs.

Le temps est agréable. Je profite de ce fameux microclimat local qui fait de San Francisco une ville où il fait bon vivre toute l’année. En flânant dans les boutiques de souvenirs, je tombe sur – au moins ! – le millionième marchand d’appareils électroniques rencontré en trois jours, et franchis allègrement le seuil du magasin pour voir les prix qu’il me propose sur le zoom que je convoite. J’ai en effet visité plusieurs « échoppes », et chaque fois, j’ai l’impression que les marchands se sont donné le mot pour me faire une offre plus intéressante que la précédente. Après une discussion serrée, j’arrive aujourd’hui à obtenir un tarif défiant toute concurrence : cent quatre-vingts dollars pour le zoom plus le filtre (qui coûte déjà une quinzaine de billets verts à lui tout seul). Le vendeur est sur les nerfs, et il fait ce « geste commercial » car il est persuadé que je n’achèterai pas et que, contrairement à ce que j’affirme, je ne reviendrai pas dans son magasin et tente seulement de faire jouer une concurrence effectivement très sévère dans cette ville (et probablement dans tous les États-Unis). Avec son très fort accent, italien je parierais, il m’explique que depuis des années qu’il fait ce métier, il a entendu des dizaines de touristes lui dire qu’ils allaient réfléchir et repasser plus tard, n’en voyant jamais revenir un seul ! Il est assez énervé. Je le quitte en lui affirmant que je vais réellement étudier son offre, qui me paraît très intéressante, et reviendrai demain si je me laisse tenter...

De retour dans le centre, je fais du lèche-vitrines histoire de voir ce que l’on trouve dans d’autres magasins. Je me rends compte alors du nombre très important de vigiles avec oreillettes et micros, et surtout de policiers, montant la garde devant les sorties. Mis à part ce détail, je ne remarque pas grand chose de différent. Par contre, le quartier de Chinatown est rempli de boutiques de souvenirs ou d’alimentation et de restaurants où les prix, comme on s’en doute, défient toute concurrence. Par contre il y a très peu de mendiants dans les rues, surtout comparé aux dizaines qui vivent sur les trottoirs un peu plus bas (il faut « monter » pour aller de downtown à Chinatown).

Ce soir, j’essaie de joindre Franck et Nancy, ce vieux couple rencontré à Brindisi en Italie quelques semaines plus tôt où il m’avait lancé une invitation. Aucun des deux numéros de téléphone donnés ne répond, et je m’inquiète car un véritable dilemme m’envahit : je ne tiens pas à aller plus vers le nord à cause du froid, mais je me dis qu’il serait dommage de ne pas vivre pendant quelques jours au sein d’une vraie famille américaine pour expérimenter de l’intérieur une expérience unique. Je réessaierai plus tard.

Vendredi 17 décembre 1999

La nuit m’a porté conseil (a-t-elle eu raison ?). Je file au magasin pour acheter l’objectif vu hier. Je sais qu’en France je le paierais probablement le double du prix auquel le vendeur me le cède. Il semble regretter un peu son emportement de la veille car maintenant il réclame deux cent vingt dollars, et je dois lui rappeler que ce n’est pas correct de sa part parce que je suis son premier touriste à tenir sa parole et à revenir... « You’re a nice man, you come back » me dit-il en lâchant la bête pour deux cents dollars. Je continue de penser que c’est une bonne affaire, tant au niveau de la qualité que du prix. Et puis je me dis qu’au cas où je n’en serais pas satisfait, je pourrais le revendre très facilement en faisant même un bénéfice !

Je traîne ensuite dans la ville, me promenant sans but réel, de l’université jusqu’à Chinatown où je repère une valise à roulettes (un trolley) dont le système m’intéresse. Je commence en effet à accumuler de nombreuses babioles, livres et brochures, ou accessoires comme le zoom, qui encombrent et font déborder mon sac. L’idéal serait un troisième sac d’appoint que je n’aurais pas à porter, et les roulettes de l’objet que je suis en train d’étudier me plaisent bien. Je me déciderai peut-être demain, mon dernier jour à San Francisco. Un peu plus loin, j’achète un croissant dans une boulangerie pâtisserie chinoise. Probablement le meilleur que j’aurais mangé aux États-Unis, et en tout cas de loin le meilleur rapport qualité-prix puisque je n’ai que soixante-dix cents à débourser, alors que les immondices que j’ai déjà achetées auparavant, et qui portaient néanmoins également le nom de croissant, m’avaient coûté presque le double...

Je tente de contacter Franck et Nancy pour la seconde fois, toujours sans succès. Je sais qu’ils voyagent beaucoup et je redoute qu’ils soient encore partis vadrouiller. Il est vrai que j’avais prévu de passer les voir dans quelques mois seulement, je ne pensais pas être dans leur pays si tôt. Je prendrai ma décision demain quant à ma prochaine destination. Si je n’arrive pas à les joindre, j’irai vers l’est pour espérer avoir des températures plus clémentes que celles que j’aurais si je devais me diriger vers Seattle, tout au nord-est des États-Unis, près de Vancouver et des rigueurs de l’hiver canadien...

Samedi 18 décembre 1999

La légendaire brume de San Francisco accompagne ma nouvelle montée à la Coit Tower d’où je prendrai la route du Golden Gate. Les abords du site sont très touristiques, la photo avec, en arrière-plan, le pont suspendu rouge, est un grand classique. La traversée aussi, mais je ne vais pas jusqu’au bout pour deux raisons. La première est qu’une fois arrivé sur l’autre rive, il faudra revenir ! La seconde est qu’il est près de quinze heures et que je n’ai toujours pas déjeuné...

Dans le bus, un type, plus très jeune, m’aborde. Pourquoi pas ? Nous discutons de choses et d’autres, et j’apprends rapidement qu’il est professeur d’Histoire-Géographie dans un établissement « du secondaire » de la ville. Il n’a pas l’air dangereux, mais je suis un peu inquiet depuis que j’ai remarqué qu’il ne portait pas d’alliance... Il me demande ce que je vais faire en descendant du bus, et me propose d’aller boire un café. Je lui explique que je n’ai pas encore mangé, je dois absolument me sustenter, sans quoi je vais terminer par terre. Alors il décide de m’accompagner au Burger King. Disons plutôt qu’il s’incruste, quoi ! Allez, tiens, comme ça, nous pourrons discuter de l’enseignement à la sauce américaine. Il m’explique que les enseignants sont tenus à un nombre d’heures de cours plus élevé qu’en France, que la présence est obligatoire dans l’établissement en dehors des cours proprement dits, et que ses fonctions ne se bornent pas seulement à assurer la classe. Lui-même doit encadrer des activités et participer activement à la vie de l’établissement. Les cours sont très peu magistraux, il y a beaucoup d’interactivité entre lui et ses élèves qui, d’après ce que je comprends, sont plutôt d’un milieu aisé. Il n’enseigne visiblement pas dans une ZEP à trente-cinq élèves par classe, et son salaire n’a rien de comparable avec le mien, ni non plus avec celui d’un enseignant « classique » français ayant son ancienneté. Cela, d’ailleurs, lui permet d’habiter dans San Francisco même où la vie est très chère. Il m’encourage à venir enseigner ici, car les États-Unis manquent de profs de sciences. Il me laisse d’ailleurs ses coordonnées avec la consigne de l’appeler au cas où j’aurais besoin de contact dans sa ville... Et pour terminer, il m’invite chez lui, au onzième étage d’un immeuble tout proche, d’où la vue est très belle... Il insiste un peu et bien évidemment je refuse ses avances et le remercie chaleureusement, prétextant que je dois maintenant rentrer. Je prends congé en lui promettant de lui envoyer une carte d’Amérique du Sud, comme il me le demande. C’est ça aussi, le côté très ouvert de San Francisco...

Dimanche 19 décembre 1999

Nouvelle et dernière tentative de contact de Franck et Nancy ou de leur fils, aux numéros qu’ils m’avaient remis. Comme hier, je tombe sur le répondeur, alors je laisse un message expliquant que j’ai essayé de les joindre sans succès, et que je dois partir aujourd’hui pour l’est car je ne sais pas s’ils seront bientôt de retour chez eux – ce dont je doute fort. Bien entendu, je les remercie vivement pour leur invitation, même si elle n’a pu se concrétiser...

Avant d’aller à la gare routière, je passe acheter la valise remarquée avant-hier, ce qui me permet de soulager un peu mes épaules d’une partie du poids du sac à dos qui grossit de plus en plus. J’en profite également pour laver mon linge dans une laverie automatique, n’hésitant pas à attendre en caleçon dans la laverie que mes affaires sèchent, comme dans une certaine pub, au milieu des autochtones asiatiques et des jeunes filles de l’auberge...

Je ne suis pas très couvert, c’est pourquoi je décide d’aller vers l’est, avec l’espoir de trouver des températures aussi clémentes que celles de la côte. C’est donc dans le bus pour Salt-Lake City que je m’embarque. Le même cérémonial rythme désormais ces voyages auxquels je commence à m’habituer : no smoking dans le bus, arrêt au McDo, etc. Je me souviens qu’en chemin nous nous sommes arrêtés vers les six heures près d’un fast-food, mais pas un McDonald’s. En descendant, le chauffeur a bien insisté : nous n’avons pas le temps de manger, l’arrêt se fera un peu plus tard, alors pas question d’aller dans ce resto là... Dans la soirée, nous faisons une courte halte à Reno, un petit Las Vegas capitale du Nevada où je cours dépenser quelques dollars dans les machines à sous. Ah ! Démon du Jeu, quand tu nous tiens !...


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