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En guise de conclusion

(Ou comment ne pas conclure quand conclure est de toute façon impossible...)


Qu'est-il raisonnable de penser d'un pays où l'on double par la gauche, pas la droite, par le centre, et si l'on pouvait par en haut et par en bas !?

Disons-le tout de suite pour rassurer le lecteur qui aura fait l'effort de lire l'intégralité de ces carnets (et pour donner une idée rapide à celui qui aura sauter de l'introduction à la conclusion) : en fait, même si les pages précédentes pourraient laisser croire le contraire, ce voyage s'est avéré extrêmement positif et plaisant... Bien entendu, cet avis est largement biaisé par le fait que j'ai au final très maigrement interagi avec l'autochtone. Je n'étais pas parti dans ce but, et la forme de ce voyage ne s'y prêtait pas. Ou bien l'on plante sa tente à un endroit et l'on reste un certain temps pour nouer des relations durables, on plonge dans les profondeurs pour éviter de rester en surface, ou bien l'on surfe sur la vague et l'on ne s'enfonce jamais. Impossible de ne pas rester superficiel, même en discutant une demi-heure à bâtons rompus avec son voisin dans le bus ou le portier de l'hôtel. Expérience fort enrichissante, certes, mais qui ne permet pas d'échapper à la superficialité. Je ne vais donc pas encenser l'Indien que je ne connais pas, et je ne garde aucun a priori négatif à son propos malgré les désagréments causés par l'hyper-sollicitation dont j'ai maintes fois regretté les excès.

Je ne m'étendrai pas non plus sur le nez de l'Indienne — à défaut de m'étendre sur l'Indienne... —, alors je ne parlerai que de la rue que j'ai adorée (à part qu'elle est un peu trop bruyante) (et à part qu'elle est un peu trop polluée) (et aussi à part qu'elle pue trop souvent bien sûr...) pour son animation et son dynamisme, sa diversité et, paradoxalement, son allure paisible. J'ai adoré marcher sur la chaussée en compagnie des voitures, en m'immergeant dans ce flot de particules en activité, en devenant partie intégrante de ce lent mouvement à la fois ordonné et chaotique. C'est fantastique et frappant à la fois : la rue indienne est un capharnaüm organisé au millimètre ! L'expression de Jeff Foster parlant du monde comme un "bordel divin" (divine mess) colle parfaitement à l'Inde que j'ai furtivement rencontrée : tout semble être en perpétuel désordre, et pourtant tout avance toujours, et tout problème finit par se dénouer, ce qui conduit inévitablement à s'interroger sur une possible "main divine" qui agirait en secret... Le fantasme se mêle à la réalité. Cette situation me fait d'ailleurs également penser à cette citation de je ne sais plus quel auteur sud-américain (que j'ai dû lire dans le Routard utilisé lors de mon voyage en 2000) disant en substance que dans son pays, le réel était plus merveilleux que l'imaginaire. C'est clairement le cas de l'Inde...

L'Inde reste un pays où le dépaysement peut être total. J'étais le seul Occidental dans le bus lors de quasiment chacun de mes déplacements. Pourtant, jamais une fois je ne me suis senti en insécurité ou j'ai ressenti de l'hostilité. L'Inde (et le sud ne fait pas exception) n'est pourtant pas le dernier pays où des nationalistes et des traditionnalistes ont déjà pris le pouvoir et mené des politiques hostiles contre ceux qui ne leur ressemblaient pas (cf. les multiples accrochages inter-religieux). Espérons que ça dure !

Le problème de la pauvreté participe — malheureusement ! — de ce dépaysement. Elle fait couler beaucoup d'encre et effraie considérablement nos habitudes de nantis occidentaux. Le choc peut être si violent qu'il conduit aux "pétages de plomb" psychologiques (qu'on nomme en jargon psychiatrique des "décompensations") évoqués dans l'introduction (cf. livre de R. Airault). J'ai compris rapidement en arrivant une chose essentielle, évidente quand on y réfléchit mais qui ne m'avait pas effleuré l'esprit jusque là : cette misère que j'ai vue en Inde, elle n'a rien d'indienne... C'est la même que j'ai vue au Maroc et en Amérique du Sud il y a vingt ans, ou en Russie il y a dix ans. Et c'est la même que l'on voit dans le métro parisien ou dans n'importe quelle ville française... Je ne parle pas de la structure sociologique de la pauvreté, du fait qu'un Indien qui travaille 50 ou 60 h par semaine recevra un salaire de misère, je parle de l'état de misère : n'avoir rien à manger, n'avoir nulle part où dormir, n'avoir aucun moyen de se faire soigner, n'avoir plus aucun contact, etc., quelles qu'en soient les causes. La misère est universelle. Ce n'est donc pas la misère indienne qui frappe les voyageurs fragiles où mal préparés, c'est la misère tout court. Si l'Inde est le lieu de prédiclection pour l'émergence de ces problèmes "psy", c'est sans doute que la fréquence et la densité de la population rendent cette misère étouffante, suffocante puisqu'elle y est visible partout et tout le temps...

Non, rien de rien, je ne regrette rien. C'était parfait :-) !

En sortant du RER C, après avoir subi une grève locale doublant le temps de parcours depuis l'aéroport le jour de mon retour (pour m'assurer que j'étais bien revenu en France), je tombe sur cette devanture à deux pas de mon domicile. Pourquoi diable ai-je parcouru tout ce chemin alors que j'avais tout sous la main ? C'est très souvent comme ça que ça se passe de toute façon, non ;-) ?...

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