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J'ai plutôt bien dormi dans ma paillote ! Mais le réveil est un peu trop matinal à cause des bruits extérieurs et de mes voisins qui ont visiblement décidé de décoller tôt ; je ne parviendrai pas à me rendormir. Je range mon sac et le laisse à l'accueil parce que je change de chambre ce soir. J'aurai droit à la meilleure du guesthouse, avec une salle de bains, des ventilateurs, l'air conditionnée et un mobilier de style colonial (mais le prix est multiplié par 2,5...). Je file vers le lieu où je pourrai prendre un bus m'amenant à Auroville où je compte passer la journée. Ce serait dommage de passer par Pondicherry sans aller jeter un œil à ce qui fait l'objet de multiples reportages et est présenté comme, au mieux une utopie, au pire une secte dangereuse, non ?
Je m'arrête dans ce que mon guide présente comme l'un des meilleurs endroits où l'on peut manger un vrai croissant et prendre un déjeuner à l'occidental. J'espère que ce sera plus fameux que ma précédente tentative à Hampi. En passant, j'accroche très légèrement une table où un individu est en train de dessiner. Je n'ai pourtant pas l'impression d'avoir provoqué un séisme, mais l'individu, un Italien que je reconnais à son accent, commence à s'emporter contre moi, me reprochant visiblement de n'avoir pas fait attention, d'être passé par là alors que je pouvais contourner en allant d'un autre côté. Sa voix aboie et ses petits yeux lancent des éclairs, il cherche visiblement à me réduire en cendres. Je suis tellement surpris que je ne sais pas trop quoi répondre... C'est la première fois, et ce sera la seule en trois semaines de voyage, qu'on me crie dessus : il faut que ce soit un Européen mal luné ! Et bien entendu, pour une raison clairement digne de déclencher un incident diplomatique, si ce n'est un conflit international... J'abandonne aussi rapidement qu'il est apparu dans mon paysage ce Michelangelo de pâtisserie pour aller manger la mienne. Hélas, le croissant n'est pas très fameux. Bref : tout semble dans le même ton ce matin. Espérons que ça ne va pas trop durer...
En avalant mon petit-déj, je ne peux échapper à la discussion de la table d'à côté où s'échangent un certain nombre banalités en français. Oh, rien de bien méchant, c'est juste que la conversation me paraît convenue et conventionnelle, fausse, inintéressante au possible et totalement inutile. J'ai un éclair de lucidité qui me fait comprendre finalement pourquoi j'aime tant les voyages à l'étranger : c'est pour fuir ce genre de situation ! Je ne suis pas tombé dans ce bla-bla depuis plus de dix jours, et je me porte comme un charme. Quel repos ! Alors qu'en à peine deux minutes, j'ai atteint le point de saturation. Un vague sentiment de désespoir m'envahit lorsque je songe que dans une dizaine de jours, je devrais m'y recoller...
Heureusement, ça ne dure qu'une fraction de seconde : il est grand temps de partir à la découverte d'Auroville ! L'arrêt du bus que je dois prendre est à une vingtaine de mètres de là. Je suis surpris car à l'intérieur du véhicule, je me fais (gentiment) expulsé de l'arrière, où je me tiens debout parmi d'autres voyageurs car il n'y a plus de place assise, parce que, me dira-t-on ensuite, c'est "réservé aux femmes". C'est la première fois que je vois ce que je ne sais pas si je dois nommer "ségrégation", simple "dichotomie", ou "mesure de sécurité"... Après une vingtaine de minutes, je descends en même temps que trois ou quatre autres Occidentaux sur la route menant à Auroville. De là, refusant plusieurs propositions de tchouck-tchouck, je décide de marcher. Sur le plan, ça n'a pas l'air très loin, et puis c'est tout droit en coupant à travers le village de l'autre côté de la grande route. Je suis là pour marcher, non ? Alors je me mets en route... Une vingtaine de minutes plus tard, je commence à comprendre que ce n'est pas si proche que ça en avait l'air sur le plan. Tant pis, je continue, je ne suis pas à une ou deux heures près, et puis le temps est nuageux aujourd'hui, donc je ne crains pas de cuire encore à cause du soleil.
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Toute la Sainte journée, j'étais sur la route... |
Il me faudra presqu'une heure et demie pour arriver enfin à l'accueil. Le voyage a cependant été extrêmement intéressant et je ne regrette pas l'effort. En chemin, je vais ainsi traverser un village, pas plus pauvre probablement, mais certainement pas plus riche non plus que la moyenne, qui me permet déjà de voir à quoi ressemblent les environs de la cité mythique, qui ne vise pas moins que la paix, le bonheur et l'harmonie (pour sa population au moins...). Auroville n'est donc pas complètement à l'écart, perdue au fond des bois et bien à l'abri du reste du monde. La réalité du pays, ici par l'un de ses visages les plus effrayants, celui de la pauvreté, n'est jamais bien loin. Je passe aussi par plusieurs temples aux scultpures modernes plutôt atypiques ainsi qu'une grande quantité de mandalas géants dessinés à l'entrée des habitations ou des magasins. J'en ai vu un peu partout depuis mon arrivée, tracés le matin à la craie, mais de taille en général modeste puisque les pas de portes sont rapprochés dans les villes. Dans le village que je traverse, les maisons sont espacées et ce sont de véritables petites œuvres d'art multicolores aux proportions parfois impressionnantes qui sont dessinées sur le sol.
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Mandalas, unicolores ou colorés |
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Temples et sculptures modernes atypiques (par rapport à ce que j'ai vu dans les villes) dans le village menant à Auroville |
On est dimanche et l'attraction principale d'Auroville, le Matrimundir, qu'on ne visite pas mais qu'on peut seulement admirer (et de pas trop près !), ne sera plus visible après 13 h. Je me dépêche donc de m'y rendre. C'est un premier constat étonnant : Auroville ne se distingue déjà pas du reste d'une bonne partie de la planète rythmée par le repos dominical... Le dôme doré célèbre est visible depuis un point de vue aménagé situé à 150 m. On ne s'en approche qu'après avoir reçu les autorisations, et pour le visiter ou y méditer, il faut montrer patte blanche et aura violette. C'est du sérieux, là, du haut de gamme en matière de spiritualité, on n'est pas dans un ashram bon marché déniché sur leboncoin...
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Le Matrimundir dans son écrin de verdure aux pelouses dignes d'un green de golf |
Je retourne ensuite à l'accueil où se trouvent plusieurs boutiques "certifiées conforme Auroville" dans l'intention d'y louer une bicyclette pour le reste de la journée, car le site est grand (20 km²) prévient le guide. Mais le responsable vélos me dit (de ce que je comprends, comme d'habitude) qu'il n'y en a plus de disponible. À ma grande surprise car j'en vois une bonne vingtaine encore dans le local derrière moi... Eh bien ici encore, je n'insiste pas et je vais marcher. J'ai déjà parcouru près de dix kilomètres dans la matinée... Mes pieds me conduisent tout d'abord au nord du Matrimundir qui est le point central — focal — d'Auroville (le point de vue de tout à l'heure était situé à l'opposé au sud). J'y visite ce qui apparaît sur mon guide et sur les plans comme étant "l'hôtel de ville". Ce n'est pas tellement le bâtiment en lui-même qui est intéressant mais l'exposition du projet Auroville. C'est là que je comprends les plans de "la Mère" et ceux qui ont repris le flambeau, et à quoi devrait ressembler la ville. Une maquette permet de saisir l'ampleur et l'ambition de l'entreprise, et je comprends surtout que ses objectifs pharaoniques sont loin d'être atteints, 50 ans après la pose de la première pierre par la Mère. La cité comprend actuellement peu ou prou 3 000 âmes alors qu'elle en visait 50 000. Pourquoi ça n'a pas pris ? Pour les mêmes raisons que la plupart des projets de ce genre : le flouez, le pognon, le blé. Les dollars n'ont pas suivi. J'imagine que ça se chiffre à plusieurs dizaines ou centaines de millions d'euros (suivant qu'on fera le projet localement ou aux prix européens), et comme il est supporté essentiellement par les dons, d'après ce que j'ai compris... J'ai du mal à me faire une idée de l'avenir du site. Est-ce qu'il va continuer de vivoter ainsi pendant encore 50 ans ? Est-ce qu'il va finir par s'effondrer et être déserté à l'exception d'une poignée d'irréductibles résitants, comme quelques célèbres ZAD en France ? Est-ce qu'il va enfin décoller suite à l'arrivée inespérée et quasi divine d'une manne financière conséquente ? On peut lire ici ou là que les nouveaux arrivants sont accueillis à bras ouverts, surtout s'ils ont assez d'argent pour se débrouiller par eux-mêmes pour se trouver un toit parce que, comme un peu partout ailleurs sur la planète, Auroville subit une sévère crise du logement...
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Le projet pharaonique | ![]() |
Et pourtant, de nombreuses "rues" de la ville ressemblent encore à ça... |
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Un banian, l'arbre sacré indien dont les branches plongent dans le sol pour former de nouveaux troncs... | ![]() |
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Et les fleurs sacrées, les merveilleux lotus colorés aux milles pétales... |
Le logement, c'est ce qui me pousse à continuer de marcher dans les rues — pour la plupart plutôt des pistes, voire des sentiers — de la cité : je suis curieux de voir où vivent les Aurovilliens. Le guide suggère que certains riches habitants se sont fait construire de belles villas. On peut être communautariste, spirituel, et avoir en horreur la société de consommation moderne au point de fuir son mode vie tout en restant adepte d'un certain petit confort. Si si ! quand en a les moyens, c'est possible... Je vais donc passer une bonne partie de l'après-midi à arpenter cette "ville" et ses architectures, passant par la maison de la jeunesse, une école en activité et une autre en construction (ou à l'abandon ?), une bibliothèque, un restaurant (où je ne peux rien acheter car on n'y accepte que la monnaie locale), un terrain de sport... mais presque tout est fermé car nous sommes dimanche ! Je confirme donc qu'Auroville, loin de la société traditionnelle occidentale, a décidé d'en garder tout de même certains "piliers", ce que je trouve surprenant. Il ne s'agit pas d'un jugement de valeur, d'une condamnation ou d'une conclusion, c'est juste que j'imaginais que ces "codes" seraient bousculés, mais ça ne semble pas être le cas. Au chapitre des petites bricoles qui m'ont fait tiquer, je me souviens de ces deux lumières allumées en plein jour à l'entrée d'un immeuble (un néon) et sous le porche d'un bâtiment (plusieurs petites ampoules au plafond). Pour une société qui se veut écologique et qui traque la chasse aux gaspillages... Ou alors, je n'ai rien compris à Auroville ?
Sur la route, je croise aussi plusieurs types d'habitation : maisons individuelles et, ô surprise ! des "HLM", des petits immeubles de quelques étages perdus au milieu de la forêt ici ou là. Tout à l'air propre, bien entretenu, loin de ce que l'on peut trouver dans les villes, que ce soit en Inde ou en Occident, lorsque les bailleurs ont cessé de remplir leurs obligations. Les constructions sont variées et accueillent visiblement des gens aux revenus (antérieurs à leur arrivée sur place) bien différents. Comme souvent, tous sont égaux devant l'argent, mais certains plus que d'autres... Visite globalement intéressante qui m'a permis de me faire une meilleure idée de l'endroit que les vagues fantasmes que je traînais après avoir visionné quelques images de reportages télé. Je me prendrai même à rêver quelques heures de venir vivre ici au calme (pas de voiture sur les chemins de campagne, surtout des vélos et des deux-roues mais moins qu'en ville, et comme toujours en Inde, à l'allure modérée), si je pouvais disposer d'une de ces maisons individuelles et d'un projet pour aider la "communauté". Mais devenir Aurovillien semble relever du parcours du combattant...
| Quelques "HLM" aurovilliens | ![]() |
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| Et quelques villas (a priori...) individuelles | ![]() |
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En fin d'après-midi, je décide de retourner à Pondicherry. Je prends le chemin suivi à l'aller dans l'autre sens, tout en commençant à héler les tchouck-tchouck pour ne pas refaire plusieurs kilomètres à pieds. Et comme souvent, c'est quand on a besoin d'eux qu'ils disparaissent comme par (dés)enchantement, ou bien qu'ils ont déjà un client ! Au bout de vingt minutes, une moto s'arrête spontanément et me propose de m'emmener. C'est inespéré, et finalement les évènements semblent s'arranger. Sauf que je n'avais jamais fait de moto dans ces conditions, c'est-à-dire sans casque (le conducteur n'en a pas non plus), et sur des routes où les dépassements ressemblent parfois à ce que l'on peut connaître dans les couloirs du métro aux heures de pointe. J'ai les yeux qui commencent à me brûler et je ne peux m'empêcher de pleurer. Je suis obligé de les fermer toutes les dix secondes pour atténuer la douleur, puis les ouvrir quelques secondes afin de m'assurer qu'on ne fonce pas sur une voiture ! Ces cinq minutes deviennent un vrai calvaire, mais dans le même temps je n'ai pas envie de faire la route à pieds. Pour une fois que j'étais prêt à payer le transport à cause de la fatigue, je voyage gratis mais dans des conditions horribles ! Heureusement, le calvaire prend fin quand mon chauffeur m'abandonne à deux minutes de l'arrêt de bus sur la route principale. Je vérifie que j'ai toujours les yeux bien en place et qu'ils n'ont pas explosé. Tout à l'air d'aller... Voyant que le bus n'arrive pas, je décide de prendre un tchouck-tchouck (ici, il y en a plusieurs qui attendent le touriste, je suis sûr d'en trouver un), si le chauffeur n'a pas la main trop lourde sur les prix. Ouf ! Un quart d'heure plus tard, je suis de retour dans le centre de Pondicherry...
Je dîne au même endroit où j'ai pris le petit déjeuner, sachant que je n'ai quasiment rien mangé entre temps. Je prends un "combo pasta non végétarien" consistant en des pâtes avec de la viande et une sauce tomate (vaguement des "bolognaises", quoi). Je termine encore la soirée sur la promenade du bord de mer, toujours aussi remplie par la même population. Ici, un concert avec chorale ou un groupe électrifié sur une scène, là une célébration de Noël avec le Père du même nom (communauté chrétienne importante dans la ville "blanche")... La nuit à l'hôtel sera très fragmentée, avec en prime plusieurs piqûres de moustiques au réveil...
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L'ancien palais du gouverneur |
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