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Samedi 15 décembre 2018

Je quitte l'hôtel à 7 h du matin. Il fait frais mais pas froid, le soleil s'est levé et la lumière est belle ; la rue est en effervescence et des dizaines de pélerins entrent déjà dans le temple. Une nouvelle journée ordinaire à Tiruvanamalai... Je monte dans le bus qui part à 7 h 30 et arrivera à Pondicherry "seulement" trois heures plus tard. La route est agréable, les paysages plus verts avec des champs formés de petites parcelles qui rappellent les rizières vues dans des émissions à la télé.

La gare routière au petit matin où l'on voit deux bus verts de la compagnie publique du Tamil Nadu, et adieux à la montagne d'Arunachala dans le fond...

Il me faut une petite demi-heure pour rejoindre la quartier français de la ville depuis la gare routière. L'atmosphère en cette fin de matinée y est très calme. On se croirait un dimanche un peu endormi dans une ville de province. Que c'est agréable ! Pondicherry est scindée en deux par une grande artère séparant une partie qui s'étale dans les terres à l'ouest, et un gros hyper-centre d'à peine un dixième de la superficie totale, en forme de ballon de rugby un peu aplati orienté nord-sud, composé lui-même de deux parties : coincée entre la mer à l'est et un canal croupissnt à l'ouest, la partie française occupe un tiers du ballon ; à l'ouest, le reste se compose d'une partie proprement indienne sur les deux tiers nord, et d'un gros quartier musulman au sud. Je ne fais là que rapporter ce que décrivent les guides touristiques qui s'intéressent à la ville, et qu'on voit clairement lorsque l'on regarde un plan du centre. Tout cela me rappelle le célèbre dessin des BD d'Astérix avec le village d'irréductibles Gaulois enclavé au bord de la mer et qui résiste encore et toujours à l'envahisseur (même si le parallèle sur ce dernier point est cocasse vu la réalité historique...).

Le canal asséché qui sépare le côté français (la "White town" comme disent certains plans anglo-saxons) est une véritable frontière (artificielle). Il s'en dégage une odeur souffrée fortement nauséabonde qui semble signifier que l'on quitte la civilisation et qu'on entre dans un univers malsain, ou l'inverse suivant la direction où l'on va. Les choses sont un peu plus compliquées car en fait, je retrouve ce problème d'odeurs dans le quartier français où le caniveau accueille la même eau stagnante trouble qui doit concentrer plus de microbes et de bactéries que les réserves de l'institut Pasteur... J'ai l'impression qu'il s'agit d'un vestige des infrastructures françaises des siècles passées qui n'auront pas été entretenues et seront devenues incapables d'accomplir leur mission. C'est en tout cas l'état de délabrement de la rue que j'emprunte et dans laquelle le guide me promet de trouver un guesthouse génial (comme d'habitude...). Malheureusement, les chambres les plus confortables ne sont pas libres : c'est le week-end et les Indiens font du tourisme. On me propose une nuit sur le toit de l'immeuble, dans une sorte de hutte au toit de paille et à l'ossature en bambou. C'est solide, mais il n'y a aucune isolation phonique et c'est bien ouvert à la faune volante locale. Cependant, j'accepte de relever le défi (!) car d'une part ce n'est pas cher (700 Rs), et je pourrai compenser les nuits suivantes avec une chambre plus onéreuse, et d'autre part, il y a une moustiquaire (en plus d'un ventilateur au plafond), ce qui s'avère être en fin de compte une protection bien plus efficace que la climatisation. Par contre, les sanitaires sont sur le palier (enfin sur le toit) juste à côté. Au final, ce sera une expérience plutôt sympathique que je ne regretterai pas. Et l'endroit dispose du Wifi, ce qui est tout de même bien pratique...

Les eaux sulfureuses du canal séparant "White Town" du reste de la ville   Le passé, toujours un peu présent...

Je commence la découverte de la ville et de sa partie française ("blanche"...) par le front de mer. Bien sûr, si l'atmosphère est un peu différent du reste de la ville, plus calme, moins bruyant en général, peut-être un peu plus propre aussi, il reste parsemé de petites échoppes, de vendeurs de rues, d'Indiens ou d'Indiennes qui vont et viennent parfois pieds nus dans la rue, etc. Il ne faudrait pas non plus croire (ou laisser croire) qu'on est en plein cœur de Paris au beau milieu de l'Inde...

Il n'y a pas de plage en ville, ce sont des gros rochers qui occupent le littoral et il n'y a donc aucun baigneur aujourd'hui, ce qui n'est pas étonnant vu les panneaux interdisant la baignade ponctuant la promenade sur près d'un kilomètre. Peu de monde en ce milieu de journée (on est samedi). Je remonte jusqu'au nord où je tombe sur la fabrique de papier de l'ashram d'Aurobindo. Petite excursion rapide à l'intérieur. Ils produisent toutes sortes de papiers différents, vierge ou imprimés, pour décorer, papiers à lettres, etc. Peu d'activité, sans doute les ouvriers sont-ils en train de déjeuner. Je passe par la rue où se situe l'ashram lui-même, mais je ne trouve pas l'entrée ! Je comprendrai plus tard que c'est fermé durant la pause méridienne... Je franchis le canal puant en passant par un des nombreux ponts qui relient les deux parties du centre. Bon appétit !

Baignade interdite. On comprend pourquoi avec cette mer légèrement démontée (ou remontée ?)...

D'ailleurs j'ai faim ! Je n'ai plus mal au cœur et j'ai retrouvé l'appétit, mais mon corps semble encore réticent à avaler de la nourriture trop locale. À Pondicherry, je suis donc au bon endroit car le quartier "français" de la ville abrite nombre de restaurants proposant de la nourriture occidentale. Je poursuis néanmoins mon incursion en territoire indien et je tombe avec ravissement sur un bon vieux KFC ! Je romps mon jeûne forcé par un hamburger — dont je retire les deux feuilles de salade et la rondelle de tomate par précaution... — et des frites ! Hélas ! je m'aperçois avec horreur que les Indiens ont réussi ici encore l'assimilation du sacro-saint hamburger jusqu'à le convertir à leur propre sauce : la sauce piquante ! Je dois enlever une bonne partie du curry qui nappe ma tranche de poulet pour retrouver un goût moins épicé. Heureusement, les frites n'ont pas subi ce genre d'outrage... L'endroit n'est pas très fréquenté par la population locale, mais on y vient aussi bien entre copains en jeans, pour les jeunes, qu'en famille avec saris traditionnels...

J'ai bien mangé (j'entends : en quantité surtout !). Je franchis le canal et en me promenant dans les rues toujours calmes du quartier français, je tombe sur le petit musée de la ville que je décide d'aller visiter. Une belle sculpture dans la cour me fait prendre conscience du décallage, que je vais confirmer lors de mes visites ultérieures, entre les traditions artistiques des temps jadis et ce qu'offre l'Inde au quotidien en matière "d'exhibition" du corps féminin. En effet, la très belle sculpture qui a attiré mon attention montre des corps de femmes (de déesses !) aux formes sinon parfaites du moins enviables, les seins pleins, lourds et développés, presque gonflés, les hanches larges, la taille fine et les cuisses bien proportionnées, où rien n'a voulu être caché au regard du dévôt ou du pélerin venu faire son offrande ou sa prière. Tout le contraire, il me semble, du sari que portent une très grande majorité de femmes de tous âges et qui, avec ses plis, ses ondulations, son drapé et ses multiples couches, ne laisse rien entrevoir de leurs corps, que ce soient les membres inférieurs, la taille ou la poitrine. J'ai vu quelques unes de ces tenues portées près du corps, mais très rarement, et je peux assurer que j'ai bien regardé... Ce décallage m'intrigue, et continue de m'intriguer. On retrouve ce que l'on verra comme un comportement normal (ou au contraire un excès de rigorisme ou de puritanisme) dans certains courants du christianisme (protestantisme, communautés amish, mormonne...) ou de l'islam. J'imagine qu'ici c'est pour les mêmes raisons mais je n'en suis pas certain. J'ai vu jusqu'à présent très peu de jeans et de jupes ou de robes à l'occidental. C'est en fait dans cette ville que je vais commencer à en rencontrer, surtout dans le quartier français très "occidentalisé", notamment le soir lorsque le front de mer est fermé à la circulation automobile et envahie par la population. Pantalons, jupes et même, mais de manière exceptionnelle, mini-jupes, hauts plus ou moins moulants, couples main dans la main, ce qui semble habituel "chez nous" devient anecdotique, presque surprenant "là-bas". Peut-être qu'en réalité, ces indigènes presque extra-terrestres que je croiserai sont des touristes venant d'un autre pays des environs, moins puritain dans ses habitudes vestimentaires ? À cela non plus je n'ai pas de réponse. Ce genre d'"étude sociologique" fondée sur l'observation permet de voir beaucoup, d'inférer parfois et de faire quelques hypothèses, mais apporte très peu de certitudes...

Sculpture aux formes envoûtantes... (cour du musée)

Après cette visite intéressante, je retourne à l'ashram d'Aurobindo situé à quelques pâtés de maisons plus au nord. J'apprends du guide qu'après la mort d'Aurobindo puis de "la Mère" (nom donné à sa compagne française dont l'histoire a l'air digne d'un vrai roman d'après le peu que j'en ai lue), une strucutre ayant pour but de gérer le patrimoine s'est constituée puis s'est développée en rachetant tout un tas de bâtiments repeints par la suite aux mêmes couleurs gris et blanc que l'ashram. Et je constaterai par la suite qu'en effet, il y en a beaucoup un peu partout dans la partie française. La visite de l'ashram lui-même se résume au samadhi (tombeau) des deux tourteraux, très joli et très fleuri, et de la librairie où l'on peut acheter pour pas très cher une abondante littérature consacrée au sage, à sa femme et leurs petits (leur enseignement, quoi...). Le samadhi est un lieu de recueillement et de méditation en plein air. Un arbre imposant sert d'écrin à l'imposant (et en même temps sobre) monument. Très joli, très bien entretenu. Si l'Indien meurt de faim, les lieux saints eux se portent bien... Comme au Ramanasramam, plein de dévôts (ou de bigots) viennent méditer, se recuillir, presque s'évanouir devant la tombe de pierre...

Le soir, la longue rue qui longe la mer est donc fermée à la circulation et se remplit de piétons qui se promènent seuls, en couple, entre amis ou en famille. L'air se rafraîchit un peu, ce qui est agréable après les 30° du jour. La mer est toujours déchaînée (le terme est probablement un peu fort, mais quand on est habitué à Palombaggia et au calme plat de la Méditerranée...), mais ça n'empêche pas d'aller s'asseoir sur les rochers pour profiter des embruns. Ça fait très "Promenade des Anglais" à l'indienne. Finalement, c'est peut-être plutôt leur Promenade des Français...

Dans l'avenue rendue aux piétons le long de la mer, l'unique autoportrait de ce voyage...

Comme je l'évoquais plus haut, je rencontre beaucoup de jeunes gens habillés à l'occidentale, ce qui se remarque surtout chez les filles car les jeunes hommes sont en général vêtus d'un pantalon ou d'un jeans qu'on voit partout. Pour elles finalement, s'habiller ainsi dans ce pays, c'est paradoxalement porter des vêtements qui les dénudent (enfin !...), en mettant — ou non... — en valeur leurs formes. Je retrouve mes chères sculptures où la féminité est, sinon sublimée (ne nous emballons pas...), au moins, et simplement, offerte telle qu'elle est, sans fausse pudeur et en général, loin de ce que l'on voit en Occident du fait d'une pression toujours accrue en la matière, sans trop d'excès non plus...

Je suis ramené à des considérations plus viles lorsque je me fais un peu escroquer sur ma monnaie dans la pizzeria où je mange, sans pouvoir la finir encore une fois, une pizza qui n'enflamme pas mon palais. Je paye à l'avance en donnant un gros billet et le patron m'explique qu'il n'a pas la monnaie mais va me l'apporter dès qu'il l'aura faite. En général, je fais confiance et ça se passe bien. Cette fois, je suis obligé d'aller réclamer mon dû, ce qui n'est pas agréable car je pense qu'on m'aurait laissé partir sans m'inquiéter à ce sujet, et en plus il en manque une partie. Je comprends que je n'aurai pas gain de cause alors je n'insiste pas. Ce n'est pas grand chose, c'est juste déplaisant et ça gâche un peu le goût de la pizza...


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