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Vendredi 22 octobre 1999

Il est neuf heures lorsque nous embarquons à Algeciras pour Tanger où nous débarquons un peu avant midi. Mon voyage avec Eurolines s’arrête là. Je décide de me débrouiller tout seul à partir d’ici. La ville est située sur les hauteurs et pour y accéder, je dois passer par des quartiers... douteux. Dans des ruelles peu fréquentées, je reçois des propositions pour le moins louches. Je comprends qu’on essaye en fait de me vendre de la drogue. Oh la ! je crois que je ne vais pas m’attarder dans ce coin. J’improvise un slogan apparemment proche de la vérité d’après les divers témoignages que j’ai recueillis par la suite : « Tanger, ville danger ! » Et pour ne rien arranger, il commence à pleuvoir comme vache qui pisse, mon poncho en plastique est troué et je prends l’eau au niveau du thorax. Il y a des jours comme ça... Même dans la ville haute, je ne me sens pas très en sécurité. Il faut dire que je ne passe pas inaperçu avec l’étoffe PVC dont je suis recouvert de la tête aux mollets, sac compris (imaginez la bosse sur le dos : un dromadaire occidental !). Allez, je décide de ne pas rester dans la ville, je redescends vers le port où se trouve également la gare.

Il est temps que je mange un morceau car je n’ai rien dans le ventre depuis hier et je commence à avoir les jambes en coton. Mais je n’ai pas trouvé de distributeur de billets en haut, je dois me débrouiller autrement. Après avoir commencé à négocier dans une petite boutique, où l’on veut pratiquer un taux de change pas très musulman lorsque je demande des dirhams (la monnaie marocaine) contre mes francs, j’explique que je n'ai pas avalé un repas depuis hier et que c’est pour m’acheter à manger. Et là, surprise, un de mes interlocuteurs convainc ses acolytes que dans ce cas, il faut me donner le change, et ceux-ci acquiescent. Sensibles à ma « détresse », ils n’ont pas voulu en profiter. Enfin un réconfort dans cette journée houleuse, un geste et une attitude aussi que je n'oublierai jamais... Je m’empresse d’aller goûter des pains au chocolat vraiment pas chers (un dirham et demi : un franc selon le taux de change officiel, soient quinze centimes d’euro), du pain et d’autres confiseries.

À quinze heures, je m’embarque pour Fès à bord d’un bus de la compagnie la plus importante du Maroc. Eh bien, autant le dire tout de suite, je ne renouvellerai pas l’expérience et je m’en féliciterai. En effet, les prix sont élevés, les horaires pas respectés (nous arriverons à vingt et une heure trente, soit avec plus de deux heures de retard), et la conduite un peu trop sportive à mon goût. L’utilisation du Klaxon et des phares est intensive, surtout lors des dépassements nombreux et peu académiques ! Enfin arrivé, mais il fait nuit et je ne connais pas du tout la ville. Sans plan, je pars à la recherche d’une auberge de jeunesse car je suis sûr qu’il y en a une. Je rentre dans un hôtel pour demander mon chemin et la réponse du patron est surprenante : il ne connaît pas l’endroit que je recherche, mais est prêt à m’inviter une ou deux nuits gratuitement dans son établissement ! Je lui réponds que si je ne trouve pas l’auberge, je reviendrai... Serait-ce ce que l’on appelle l’hospitalité marocaine, ou bien est-ce une manœuvre plus intéressée ? Je ne le saurai jamais car en m’adressant au premier poste de police rencontré, je tombe sur des fonctionnaires très dévoués qui vont tout faire pour me faire atteindre mon but...

Il y a un policier en uniforme et un autre en civil, sans doute un gradé, un « inspecteur ». Je leur explique où je veux me rendre. Ils regardent dans le bottin local : « Auberge de jeunesse », ça lui dit quelque chose au civil1, et finalement, il me dit qu’il va me conduire. J’ai comme l’impression qu’il ne veut pas me laisser y aller tout seul à pied : il fait nuit et j’ai un gros sac sur le dos. Ça doit lui faire deux bonnes raisons d’éviter de me laisser partir comme ça. En tout cas, très gentiment, il va m’emmener à l’auberge, non sans avoir pris deux sens interdits et grillé quelques feux rouges orangés, mais bon, on ne va pas se plaindre en plus... Je réussis à me faire admettre malgré les portes fermées. Quarante dirhams pour la nuit, avec petit déjeuner compris. Je crois rêver car les locaux sont impeccables, et dans ma chambre, il n’y a que deux lits. Un vrai luxe, quoi !

Samedi 23 octobre 1999

Je pars à la conquête de Fès. D’abord le quartier « moyen », puis la médina, c’est-à-dire la partie la plus ancienne entourée d’une enceinte et dans laquelle on pénètre par des « portes ». Très rapidement, un guide non officiel s’impose malgré mes protestations. Il entend me faire visiter et m’expliquer ce qu’est la médina. Je ne lui ai rien demandé, mais je ne sais pas comment m’en débarrasser, surtout que très rapidement, ce qu’il me raconte paraît intéressant. Je persiste à être volontairement distant. Je n’aime pas ce genre de contrainte, je n’apprécie pas que l’on me force la main, et c’est bien ce que l’homme est en train de faire, car j’ai bien l’impression qu’il ne s’en ira pas comme ça une fois la « visite » terminée. Il s’est présenté à moi en disant qu’il voulait simplement me montrer la ville et me faire une visite, sans jamais parler d’argent. C’est plus que louable, mais j’ai bien peur qu’il ne cherche qu’à la bailler belle à un touriste de plus. Enfin, on verra bien...

Les quartiers sont toujours agencés avec les mêmes cinq pôles : le four pour faire cuire le pain, la mosquée, les douches et les toilettes (le hammam), la fontaine et enfin l’école (pour la religion, essentiellement). Des ruelles parfois très étroites et sombres succèdent à des petites places ou des allées dans lesquelles les marchands exposent leurs produits. Dans certains endroits, les fruits et les légumes sont étendus sur des couvertures posées à même le sol. La poussière et la boue jouxtent les aliments, et cela n’a l’air de déranger ni les vendeurs, ni les acheteurs. Je découvre la misère humaine, la pauvreté. Bien sûr je savais qu’elle existait avant de partir, mais aujourd’hui je la touche presque du doigt, et la différence est énorme...

Mon guide se fait de plus en plus pesant. Il m’entraîne dans un restaurant pour me montrer son intérieur, un magnifique patio comme on peut en voir dans les reportages à la télé. Je ne m’attarde pas car je n’ai pas envie qu’on me montre aussi la carte... Enfin, je décide de me débarrasser du guide en lui faisant comprendre que je vais continuer seul. Il commence alors à m’expliquer que le genre de visite qu’il m’a offerte m’aurait coûté plus de cent dirhams avec un guide officiel. Hein ?!... Ouais ! mais moi, je n’ai rien demandé... Alors il me fait un prix : quatre-vingt-dix dirhams (neuf euros), pour un article que je n’ai pas commandé. Bien sûr je suis un peu gêné, et le bougre a gagné puisque je vais finir par lui lâcher quelque chose, en l’occurrence l’équivalent de quatre ou cinq euros sous forme d’argent marocain et de quelques pièces françaises qui traînent au fond de ma poche. Il n’est pas content, mais je suis bien décidé à ne pas aller plus loin et je le lui fais comprendre..

À mon retour à l’AJ, je fais la connaissance d’un couple de Brésiliens et de quelques Américaines. Nous convenons très rapidement de nous rendre tous ensemble à Marrakech ; les Sud-Américains et moi-même partirons demain matin par le premier bus qui part à six heures, et les Américaines nous rejoindront dès que leur amie sera rétablie. Apparemment, elle a mangé quelque chose que n’a pas supporté son estomac. Clouée au lit depuis hier ! Comme quoi, en général, il ne faut pas négliger la nourriture des fast-foods en voyage : il est rare (même si cela arrive) qu’elle rende malade. On peut s’offrir des mets locaux, mais les touristes savent rarement ce qui se passe dans les cuisines d’un restaurant, même s’il a l’air chic...

Dimanche 24 octobre 1999

Nous nous levons à cinq heures et demie pour prendre le bus. En route, nous faisons la rencontre de deux nouveaux compagnons, un Canadien et un Néerlandais, et nous formons désormais... le club des cinq ! Durant une pause, nous nous élancerons tous vers le bord de la « chaussée » pour admirer ce qui se trouve de l’autre côté et nous attire irrésistiblement : du sable et des cailloux... le désert ! Dès notre arrivée, nous nous mettons en quête d’un hôtel dans les abords immédiats de la célèbre place Jemaa el Fna. Ce n’est finalement pas tâche facile car ils semblent tous être complets (plus touristique que ce coin, « tu meurs »...), mais nous finissons par trouver un endroit où, pour vingt-cinq dirhams chacun (deux euros et demi), nous pourrons dormir cette nuit. Ça n’est pas très engageant, et ça ne vaut vraiment pas plus que son prix : matelas et sommiers usés jusqu’aux ressorts, poussière, lavabos en piteux état et pour la plupart bouchés, etc. Et l’eau de la douche ne chauffe qu’à condition d’y brûler quelques dirhams supplémentaires (mais on est prévenu assez tôt sur la porte : pas de mauvaise surprise). Le comble est atteint lorsque nous nous apercevons que nous avons exactement la même clé pour deux chambres bien distinctes !! Bon, ben... on va faire confiance, hein ?

La place est vraiment un lieu culte du tourisme : vendeurs de pierres et d’épices (entre autres), charmeurs de serpents qui vous photographient avec leur animal autour du cou et essayent de vendre un peu cher la photo souvenir, ou encore humoriste et conteurs en tout genre, autour desquels se rassemblent les badauds, font partie du décor, probablement toute la semaine, même vendredis et jours fériés ! De toute façon, il n’y a certainement qu’un seul jour dans le calendrier de la place, et il n’est certainement pas chômé...

Lundi 25 octobre 1999

Journée très peu productive. Nos deux compagnons rencontrés hier nous ont déjà quittés pour Ouarzazate où ils ont fixé rendez-vous au désert pour un petit tour, et j’ai accepté d’accompagner Carla et Nelson, mes deux compères brésiliens, dans les rues de la ville « nouvelle », pour aider la première qui veut téléphoner chez elle en PCV, tandis que le second aimerait pouvoir changer son Traveller’s Chèque dans une banque (ouverte) sans perdre trop d’argent... Cette virée est très instructive car je peux observer les difficultés du voyage à deux dans les moments difficiles. Ils sont très tendus et s’énervent l’un contre l’autre assez facilement. Au passage, je goûte le chant de cette langue si musicale qu’est le Brésilien à chaque fois qu’une tension les enflamme. De plus la faim n’arrange rien car nous n’avons pas encore mangé et il est presque trois heures. Oui, presque trois heures que nous marchons...

Nous passerons la fin de l’après-midi dans le lacis inextricable du souk, après que Nelson ait réussi à changer son Traveller’s. Le couple m’offre une leçon de marchandage. Il réussit à troquer trois vieux jeans contre des vêtements locaux, djellabas et autres. Pour ma part, afin de mettre en pratique sur-le-champ, je me fais passer pour un anglophone (car les Français n’ont pas forcément la cote ici), et, forçant un peu mon accent, je marchande quelques bibelots. J’évite de trop parler pour ne pas dire de bêtises, car il faut être méfiant : à n’en pas douter, la seconde langue des vendeurs du souk est l’anglais !

Mes deux derniers compagnons d’échappée marocaine me quittent : ils n’ont pas apprécié leur court séjour dans ce pays, et préfèrent aller faire un tour au Portugal, où ils retrouveront un niveau de vie comparable à celui de leur pays et une langue familière. Ils avaient travaillé en Angleterre dans la restauration pour payer leur escapade, mais n’avaient pas envie de s’éterniser ici après cette expérience de quelques jours. Je me retrouve donc seul dans Marrakech, avec un petit souci : nous avions loué la chambre pour nous trois en convenant avec le gérant de la louer pour deux après ferme marchandage. Or je suis maintenant seul, et je dois m’acquitter du prix convenu. Comme il me reste une paire de chaussures dont je veux me débarrasser depuis longtemps, j’arrive à la troquer contre la moitié de ma nuit au patron. C’est aussi comme cela que ça marche, au Maroc...

Pour dîner, je décide de m’offrir un couscous sur la place ; ce serait dommage de partir sans en avoir goûté un du cru. Eh bien, le restaurant choisi devait faire partie de la panoplie attrape-touriste du coin car le repas n’était franchement pas fameux. Comme quoi, parfois la gastronomie locale...

En rentrant, je ne peux m’empêcher de noter sur mon carnet de promenade qu’un certain agacement se fait de plus en plus pesant depuis mon arrivée dans ce pays. Je suis tous les jours sollicité par plusieurs enfants qui me réclament sans arrêt un dirham, ou interpellé par les chauffeurs de taxi qui me klaxonnent comme certains sifflent les animaux ou les filles, pour avoir eu la malencontreuse idée de me promener dans la rue. Et les deux prochains jours ne vont pas atténuer cette inconfortable situation, loin de là...



1 En fait, l’expression utilisée au Maroc pour désigner ces établissements est un peu différente, mais je ne me souviens plus exactement des termes employés.

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