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Mardi 26 octobre 1999

Plus rien ne me retient ici. Je vais donc poursuivre mon voyage vers le sud, avec pour prochain objectif la Mauritanie. Dans le bus qui m’emmène vers Agadir, je suis assis à côté d’un jeune garçon d’une douzaine d’années, chaussé de croquenots bien trop grands pour ses petits pieds (et pour les miens également je pense), et vêtu d’une djellaba également trop large. Il a le contact facile même s’il ne parle pas français et bien que je n’ai pas vraiment l’air d’être de la région... Je lui offre un bout de sucrerie, en échange il me donne quelques cacahuètes et pistaches. Les routes sont parfois très sinueuses et en piètre état. Mon voisin ne tarde pas à être malade et se met à vomir, un peu dans un sac, un peu par terre... Agréable fin de voyage en perspective, avec les effluves parfumés que chacun imagine.

Arrivé à destination, je m’aperçois que je suis encore loin de la ville qui est en contrebas. Mon compagnon de voyage, me voyant hésiter sur la route à suivre, m’entraîne dans une direction que je pressens n’être pas la bonne. En demandant mon chemin plus loin, je serai bientôt dans un bus pour le centre-ville. À l’intérieur, deux jeunes, dont la somme des âges ne doit pas dépasser de beaucoup celui de mon dernier camarade de voyage, lorgnent la montre que j’ai achetée à Barcelone. Bientôt l’un d’eux me demande, de sa petite voix fluette : « Combien la montre ? » (!!) Je crois être en train de rêver... Même après avoir essayé de leur expliquer qu’elle n’était pas à vendre et être descendu du bus, j’aurai toutes les peines du monde à les faire déguerpir et à faire en sorte qu’ils cessent de me suivre en me réclamant un dirham. Je suis vraiment fâché, et ça ne fait que commencer : je vais bientôt finir par m’apercevoir que j’ai atteint la fin de ce premier voyage initiatique...

Mon but est de trouver le moyen de continuer mon chemin vers le sud. C’est le début des ennuis. Je rentre dans une première agence de voyages dans laquelle on m’avertit que je ne pourrai pas continuer vers le sud en bus ou en voiture, et qu’en plus j’ai besoin d’un visa pour pénétrer en Mauritanie. Vous êtes sûr ?? J’avais pourtant pris mes précautions avant et mes renseignements ne sont pas ceux-là. « Et l’avion, c’est beaucoup plus cher l’avion ? » Ben... oui, c’est hors de prix ! Je tente une deuxième agence de voyages : mêmes réponses1.

Agadir est une station balnéaire célèbre pour ses très belles plages, ses golfs, et toute la panoplie pour faire un beau voyage de détente (dixit le prospectus, car je n’y ai pas mis les pieds, sur ces plages et ces golfs). Mais pour moi, c’est ici que se referme la porte et que tout un pan du monde – celui du continent Africain – s’écroule devant mes yeux en quelques heures... Je me demande bien ce que je suis venu foutre ici ! Il ne me reste plus qu’à retourner vers le nord, dans la plus grande ville la plus proche, pour essayer d’envisager un vol vers le sud ou un quelconque autre moyen de continuer. C’est la deuxième fois que je dois rebrousser chemin. Celle-ci me sera fatale...

Je prends le car pour la deuxième fois de la journée, après avoir passé un peu de temps dans un cybercafé, acheté un roman en anglais chez un bouquiniste, fait quelques courses dans une espèce de supermarché-discount et pique-niqué mon dîner.

Mercredi 27 octobre 1999

Arrivée à Casablanca vers quatre heures et demie du matin. Enfin, plutôt à la périphérie, dans un lieu très éloigné du centre-ville. Ce n’est pas du tout une banlieue à la parisienne, avec ses tours et ses cadavres de voitures calcinées, mais un endroit semi-désertique semi-industriel. Et comme il fait nuit, je n’ai pas envie de m’aventurer vers le centre. Alors j’entre dans le troquet d’une station service, mon sac sur le dos, et m’installe pour prendre un petit déjeuner. Imaginez-vous être un pingouin dans la savane, ou encore un lion au pôle Nord, et vous comprendrez mieux les sentiments que j’éprouve en ce moment. Un petit café, un croissant et deux bonnes heures plus tard, je décide de quitter les trois ou quatre Marocains qui me tenaient compagnie et la chaleur de ce petit taudis sympathique pour aller trouver l’AJ.

La ville est grande. Je dois marcher trois bons quarts d’heure pour arriver dans le centre, et y passer un temps identique pour trouver l’adresse que je cherche. Tout au long du parcours, lorsque je demande mon chemin, le même conseil revient : « Prenez un taxi ». Il faut bien faire marcher le commerce local, certes... En chemin, j’assiste à une scène que mon appareil digestif a bien du mal à supporter : un cycliste marocain s’arrête sur un trottoir où se trouve un énorme bidon en ferraille, en soulève le couvercle et y puise un peu d’eau qu’il avale d’un trait...2

L’accueil à l’AJ est peu chaleureux et je vais payer la nuit d’avance pour rien. En effet, je me précipite dans les agences de voyages pour essayer de trouver un billet d’avion dans le but de m’envoler vers le sud. Or, j’obtiens les mêmes renseignements que la veille : les billets sont très chers pour les départs du Maroc. Un doute m’envahit : mon voyage va-t-il s’arrêter là ? Je commence à être gagné par un sentiment désagréable, plus rien ne tourne rond. Et toujours, chose qui attaque encore un peu plus ma motivation, je suis assailli dans la rue par deux espèces auxquelles j’ai envie de tordre le coup – encore que la seconde exerce un métier tout à fait honorable, mais aux méthodes très agaçantes : les dealers et les chauffeurs de taxi. Plus d’une demi-douzaine de fois au cours de la matinée, je vais être l’objet des klaxons de ces derniers qui maraudent dans les rues du centre. Comme si je n’étais pas capable d’en trouver un tout seul si j’en avais vraiment besoin. Ou bien on me propose des substances fortement illégales. Je n’ai pourtant pas une tête de drogué !

Après avoir erré d’une agence de voyages à une autre toute la matinée, après être allé jusqu’à Agadir hier, et faute de pouvoir trouver une solution à mon problème de transport (j’ai même envisager la possibilité d’un vol depuis une ville espagnole pour me rendre directement en Amérique du Sud...), j’arrive à la conclusion que la plus sage décision est de revenir en terre connue et de prendre le temps de préparer la suite de mon voyage. Je décide donc de rentrer en France... Mais le ciel continue de s’abattre sur moi. Impossible de trouver un car qui parte aujourd’hui pour la France. J’ai la désagréable impression que je vais rester prisonnier dans ce pays pour le restant de mes jours, et plus les heures passent, plus le désespoir m’envahit. Jusqu’à ce qu’après avoir raconté mon histoire dans une petite agence locale, le gérant me vienne en aide et me tire de cette situation délicate. Son geste fut vraiment très sympathique, et je l’en remercie une nouvelle fois dans ces lignes. Il prit la peine de téléphoner pour demander le nombre de places restantes dans un bus qui partait le soir même. Puis il nota sur un bout de papier le moyen de me rendre au lieu du départ en prenant les transports en commun, et indiqua le montant que je paierai, six cents dirhams, en précisant qu’habituellement le prix était plus élevé car il prenait une commission... Pourquoi un tel geste pour moi ? L’homme a-t-il été sensible à mon histoire ? Avait-il d’autres raisons moins avouables... ? Je ne sais pas, et pour moi, il s’agit d’un geste remarquable que je mets volontiers à l’actif de cette fameuse hospitalité marocaine.

C’est donc le cœur un peu plus léger que je vais accomplir sagement le « reste de ma peine » à Casablanca. Le bus part à dix heures ce soir, alors je vais retourner à l’AJ pour préparer mes affaires, même si je ne m’étais pas encore vraiment installé. J’y rencontre un Français et un Québécois avec lesquels nous décidons d’aller nous promener vers la Grande Mosquée Hasan II. Très impressionnant édifice qui semble construit sur l’eau, mais à l’intérieur duquel il est impossible de pénétrer seul pour visiter. La soirée avance et je crois sage de ne pas tarder à me mettre en route, surtout que je ne sais plus exactement où se trouve la gare routière. Il me faut cependant encore un peu d’argent pour payer mon billet et, abomination de la désolation, le distributeur refuse ma carte et mon code ! Heureusement, après un nouvel essai en diminuant le montant demandé, j’obtiens l’argent. J’ai tout juste assez pour payer le voyage, il me restera quelques pièces pour me rendre à la gare et m’acheter de quoi mangeotter ce soir. Demain, on verra... Je décide de prendre le taxi pour aller plus vite, et pour une fois que j’ai besoin d’eux, les chauffeurs vont tenter de m’arnaquer en me réclamant cent dirhams pour la course ! Aucun ne voudra m’indiquer le chemin à suivre, prétendant qu’il me faudrait deux heures pour me rendre à pied là-haut. Je commence à marcher, furieux, avec mon sac sur le dos, mais sans être vraiment sûr de la direction. Heureusement, j’arrive à attraper le bus indiqué sur le bout de papier remis dans l’agence de voyages, et je paye trois dirhams pour descendre à un arrêt situé à moins de cinquante mètres de ma destination finale...

Le calvaire touche à sa fin. Il me faut encore franchir une étape, celle du billet. Un petit sursaut de panique m’envahit lorsque la femme derrière le guichet me demande six cent cinquante dirhams. Ah ! Je n’ai pas cette somme, alors je lui dis que l’on m’avait indiqué un autre prix, en prenant un air tout abattu, et je lui montre le papier sur lequel est indiquée la somme de six cents dirhams. « Ah ! bon ! alors six cents dirhams » acquiesce-t-elle sans autre forme de procès. Ça y’est, je l’ai ! Je suis sauvé ! Le bus est là, les voyageurs arrivent, on charge les bagages... Dans quelques heures je serai en France... J’attends patiemment l’heure du départ, assis sur une chaise dans le local de la compagnie, lorsqu’une femme d'une quarantaine d'années engage la conversation. Je lui explique que je rentre en France ; elle me répond que c’est dommage de ne pas nous être rencontrés plus tôt car elle m’aurait invité chez elle. Elle est certainement d’un milieu un peu plus aisé que la moyenne, mais c’est relatif tout de même car elle va voyager par le bus pour se rendre en Italie. Son invitation un peu « tardive » me touche énormément. Comme si le Maroc voulait me laisser une dernière impression agréable...

Jeudi 28 octobre 1999

Arrivés à Tanger en tout début de matinée, nous embarquons pour Algeciras sur une mer très agitée. Je mesure alors combien j’ai eu de la chance de pouvoir attraper ce bus, du point de vue financier au moins. Le voyage est trente pour cent moins cher que ce que proposaient les autres compagnies. Imaginez : soixante euros pour faire Casablanca-Paris, traversée du détroit incluse. Certes, c’est une quarantaine d’heures en bus, mais dans le genre voyage économique...

Sur le bateau, puis lors d’un arrêt en Espagne, je retrouve la femme très gentille rencontrée hier et qui voyage dans un autre bus, car l’un va à Paris, l’autre en Italie. Elle m’invite à partager son déjeuner. Quelle gentillesse de sa part, et quelle aubaine pour moi qui n’ai pas une peseta en poche, et plus grand chose à manger. Nous ne nous reverrons plus par la suite, les bus empruntant des chemins différents après avoir voyagés de conserve jusque là. Je traverse l’Espagne par le centre, en passant par Madrid, tandis que l’autre bus a dû longer la côte. Je viens de faire près de deux mille kilomètres au Maroc en autocar, me voilà reparti de nouveau pour presque autant en Europe...

Vendredi 29 octobre

Traversée de la France en passant par Bordeaux, Tours, Poitiers... Quelques voyageurs descendent à ces arrêts. Tous sont marocains ou d’origine ; je suis le seul « blanc »... Arrivée à Paris vers deux heures et demie. Le métro, le train...

Epilogue sur le Maroc et sur la première partie de mon voyage

Le Maroc en voyage « inorganisé » n’est pas un pays facile. Je me suis laissé prendre à l’apparente facilité d’accès à une culture si différente : le choc m’a été fatal. Il l’est à bon nombre de voyageurs se lançant à l’aventure par leurs propres moyens, c’est-à-dire ceux qui cherchent plus le contact que le farniente sur la terrasse d’un hôtel cinq étoiles de Marrakech ou d’Agadir (et ils sont légion, ces hôtels, bien plus que je ne le soupçonnais...). Cela a été le cas, par exemple, de mon couple de Brésiliens : ils ont tenu trois jours ! Mais eux avaient le choix de leur départ, ce qui n'était pas le cas du Québécois avec qui j’ai passé une partie de ma dernière journée. C’était également la fin de son séjour, il allait prendre l’avion dans la soirée pour rentrer chez lui. Venu passer quinze jours de vacances en solitaire, il me confia qu’il avait vraiment hâte de partir...

C’est un pays pauvre, avec une misère qui déborde et s’étale dans les rues des souks des anciennes médinas. Oh ! bien sûr, on connaît la misère des SDF français. Mais là-bas il y a ce quelque chose, peut-être un peu factice – « psychologique » – de différent, inexplicable et que je n’essaye pas d’expliquer : je l’ai vécu, c’est tout. Je ne regrette pas le Maroc. Bien au contraire, je mesure tout ce qu’il m’a apporté par la suite de mon voyage. Et puis j’en verrai bien d’autres, des lieux où la misère a élu domicile ! Misère qui domine en ce pays dont les habitants sont pourtant restés si accueillants. (À quelques énergumènes manifestement un peu malhonnêtes près.)

Au terme de cette première « aventure », qui m’a amené jusqu’à Sofia à l’Est et jusqu’à Agadir au Sud, je décide de rebrousser chemin, un peu déçu de ne pas avoir pu continuer pour boucler un tour du monde, véritable petit péché véniel de jeunesse de tout voyageur en puissance. Cette première expérience m’a surtout montré les obstacles qui en empêchent la réalisation, mais je me rends compte aujourd’hui que ce n’est pas forcément un exploit à rechercher absolument. On peut faire le tour de la Terre en quelques heures dans un avion, en quelques jours à bord d’un bateau. Certains le font même en ballon, alors...

Ci-gît ma première promenade, durant laquelle j’ai appris à ne pas me presser. D'un sourire tchèque à l’hospitalité marocaine, je n’ai rien à regretter. Je n’ai pas vu grand chose de ces pays traversés en un éclair, et pourtant, j’ai déjà vécu de nombreuses expériences, plus en deux mois à l’étranger qu’en plusieurs années de vie tranquille « à la maison ». En voyage, le temps s’accélère ! Mais déjà de nouveaux horizons s’ouvrent à moi, les Amériques m’appellent...



1 Vérification faite, de retour en France, je m’apercevrai que je n’avais pas nécessairement besoin de visa, et que j’aurais pu trouver un moyen pour continuer...

2 En relisant ce passage, je m’aperçois qu’il pourrait être mal interprété. Il n’est pas du tout dans mes intentions de suggérer que les Marocains ont une hygiène alimentaire déplorable. Cependant je n’ai pas rêvé cette scène ; je l’ai vécue et je la décris, c’est tout.

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