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J’ai visité, au cours des mes promenades, près d’une demi-douzaine de sites incas, plus d’une quinzaine de musées et sans doute le double d’édifices religieux. Très rapidement, aux USA, je me suis posé quelques questions : à quoi ces visites servent-elles ? Pourquoi passer deux heures dans un musée rempli de vieilleries ? Dans quel but arpenter ces tas de gravats informes ? J’entends déjà chacun s’indigner en s’exclamant qu’il s’agit là de culture ! Certes, mais la question qui avait surgi était une réflexion sur le sens de l’appropriation de cette culture.
Il convient de distinguer plusieurs types de musées dont les vocations sont différentes : musées d’Histoire, d’Art, Scientifique et Technologique, etc. La fonction du premier type est relativement claire : accéder à une période historique au travers des objets et documents qu’elle a produits. La visite de ce genre de lieux, gardiens de la mémoire d’un temps révolu, ne soulève pas trop de questions métaphysiques quand, et c’est en règle général le cas, des explications détaillées sont fournies. On peut ainsi dépasser le stade purement visuel pour tenter de comprendre la fonction de tel outil, le but de telle manœuvre, etc. Par contre, le musée qui présente des œuvres d’art est d’un accès beaucoup plus difficile. Souvent j’étais obligé de rester à un stade premier, sensoriel, sans pouvoir saisir la finalité, le pourquoi (en supposant qu’il existe) de l’œuvre. La difficulté de cet exercice provient de mon manque flagrant d’éducation artistique. Au fait, les périodes et les couleurs en peinture, c’est Van Gogh ou le Douanier Rousseau ?...
Mes visites ressemblaient plus, chaque fois, à une course contre la montre qu’à une véritable initiation en matière d’art. Il est même très frustrant, voire décevant, d’apprécier visuellement une œuvre sans pouvoir en pénétrer les éléments constitutifs, sans pouvoir décrypter les messages de son auteur ou ses signes caractéristiques. J’ai franchi le seuil d’un très grand nombre d’églises, couvents et autres lieux saints, toujours dans le but de la visite car j’ai un faible pour ces lieux de paix à l’architecture si riche. Dans leur intérieur, on découvre de véritables trésors, du moins à en croire les guides de voyage... Ainsi le retable de telle église de Quito est-il qualifié « d’exceptionnel », et la décoration de tel couvent est « fabuleuse »... De nouveau la question se pose : et pourquoi donc ? Comment distinguer, en matière de retable, un grand cru d’une piquette, alors que l’on n’y connaît absolument rien ? Comment comprendre tout un pan de la peinture qui ornent les murs des musées et des églises sans un minimum de connaissances historiques, religieuses et mythologiques ? Comment connaître, comprendre et apprécier le baroque sans entrer dans les dédales et les arcanes de l’histoire des nations et des relations internationales, et comment s’accaparer un style où chaque pays possède sa propre école, son influence, où chaque édifice est une pièce unique ? Comment faire la différence entre une belle cathédrale en gothique flamboyant et un « affreux style néogothique » (comme l’écrivait le guide) ? Pourquoi l’élévation à deux étages d’une église autorise-t-elle à penser fermement que sa construction est postérieure à d’autres monuments à trois étages ? D’autres questions surgissent à chaque instant dans les musées, les expos, les galeries, etc. : qu’est-ce qu’un « carré blanc sur fond blanc » (ou un cercle rouge sur un fond rouge si vous n’aimez pas les carrés...) a pu apporter à l’art ? (Parce qu’à la technique de la peinture elle-même, hum... Et encore, allez savoir !)
J’ai récemment visité la Tate Gallery à Londres. Outre une entrée gratuite (on donne ce que l’on veut à la fin de la visite : heureux système !), on peut emprunter des baladeurs fournissant des explications détaillées pour bon nombre d’œuvres. Je me suis aperçu que ma visite avait été complètement différente grâce à cet audio-guide qui expliquait quoi voir dans un tableau, et surtout pourquoi. Cela n’empêche en rien d’avoir ses propres goûts et d’apprécier des éléments qui ne sont pas des classiques ou des chefs-d’œuvre. Le cas de la peinture et de la sculpture n’est pas unique. On peut très bien faire le parallèle avec la musique : baroque ou classique ? L’ensemble philharmonique de Vienne ou Rondo Veneziano ?... Avec un peu de « métier », on répond facilement à ces questions, et il en est de même dans bien d’autres arts.
La même difficulté surgit dans toutes les périodes et pour tous les styles. Sans éléments « théoriques », sans connaissances préalables des bases, la visite peut n’être qu’une explosion visuelle tout à fait agréable à l’œil, mais sans apport intellectuel plus profond. Certes, cela peut être entièrement satisfaisant si l’on considère que la contemplation se suffit à elle même. C’est même une question essentielle à nous poser : faut-il nécessairement retenir quelque chose d’une visite, ou bien l’éphémère joie du moment est-elle suffisante ? Je ne milite pas pour l’intellectualisation de tout, mais à présent que je suis revenu, lorsque je fais le point sur tout ce que j’ai « vu », je me rends compte que je ne me souviens plus de grand chose. Ainsi, j’ai « fait » (ah ! la vilaine expression !) le Musée d’Art Contemporain de Los Angeles (le MOCA) et le Museum of Fine Arts de Houston. Et de quoi je me souviens, exactement ? Eh bien, à vrai dire, la seule chose que je retiens de ces visites, c’est que je n’ai pas apprécié la première, et de ce que j’ai aimé dans la seconde je n’ai gardé aucune trace significative dans ma mémoire... Je ne peux m’empêcher de penser aujourd’hui que le fait d’avoir des explications, un guide, auraient pu me faire apprécier à une plus juste valeur les œuvres exposées dans ces deux musées, et dans tous les autres. Car derrière la plus insignifiante pièce, derrière chaque bout de ferraille, de terre cuite ou de peinture, il y a certainement une histoire fabuleuse, ou une histoire, tout simplement, qu’il peut être intéressant de connaître. Comme derrière ce chariot qui avait servi à transporter les mormons durant leur exode : le fait de replacer l’objet dans son contexte m’a permis de mieux le comprendre et d’imaginer le périple. Et de m’en souvenir ! Et vous, si vous vous posiez la question, comment répondriez vous ? Vous souvenez-vous de votre dernière visite ? Qu’en avez-vous retenu ?
Je suis convaincu qu’un musée ne doit pas être le lieu d’un passage unique mais qu’il faut y retourner plusieurs fois pour bien s’imprégner des œuvres présentées. Les voir une première fois, puis une deuxième et une troisième fois pour étudier le changement d’attitude opéré en soi. Si l’on n’aime toujours pas tel tableau ou telle sculpture, alors tant pis, on abandonne, quitte à y revenir dans un ou dix ans. Là encore, le parallèle avec la musique est intéressant. Lors d’une première écoute, on n’aime pas forcément un morceau. Puis, l’oreille s’accoutumant à un style, s’éduquant peu à peu, on finit par découvrir les charmes d’un passage auquel on n’avait pas prêté attention les fois précédentes, et à force de temps – souvent d’efforts, aussi ! – on finit par mieux maîtriser l’œuvre, sa structure, ses mélodies, ses couleurs, son humeur, etc. Pour un tableau, une sculpture ou tout autre pièce, qu’elle soit contemporaine ou antique, je pense qu'il en est de même. Je ne parle pas des œuvres célèbres qui n’ont pas besoin de publicité : la Joconde et autres Cathédrales, Tournesols ou Radeau semblent échapper à ces écueils (échapper seulement car en fait ils sont bien présents, notamment à cause des légendes et des affabulations qui leur sont attachées). Quoi qu’il en soit, pour apprécier une pièce, ne serait-ce que visuellement, il faut l’avoir vue plus longtemps que les deux minutes qu’on leur consacre dans toute sa vie (c’est déjà énorme et je ne suis pas certain que chaque peinture ait droit à ce traitement de faveur de la part de chaque touriste : à Versailles, lorsque les troupeaux de touriste restent plus de trois minutes dans une salle, les gardien se mettent à hurler contre les bergers-guides et les pressent de laisser la place aux groupes suivants. Tourisme de masse...). Le problème est qu’il existe des centaines de milliers d’œuvres et l’on ne peut accorder à chacune deux heures d’étude. Ne serait-ce qu’une question de quantité et de temps rapporté à un problème de qualité ? Je pense qu’il n’est malheureusement pas inutile d’y songer...
Tout cela étant dit, il ne faut pas croire que je réclame la fermeture du moindre musée et la destruction des œuvres d’art inconnues du grand public (bien au contraire, comme je le suggérerai un peu plus bas) ; j’essaie simplement d’attirer l’attention des futurs voyageurs sur le sens qu’ils donneront à leurs visites. Car ces quelques éléments de réflexions valent aussi bien pour les musées que pour les ruines et les bâtiments historiques, ou encore les autres curiosités naturelles que l’on est susceptible de découvrir en voyage. Une formation géologique, ça « s’explique », même si ça n’est pas de l’art humain...
En ce qui concerne ces ruines qui nous font rêver des temps anciens et des civilisations disparues, la difficulté est la même. On peut « apprécier » visuellement, se mouvoir dans l’espace jadis peuplé par d’illustres personnages, mais sans « notice explicative », la visite s’arrête là. À la différence de l’objet exposé dans un musée, on se souvient beaucoup mieux d’un site car on en voit moins dans la même journée et l’on peut y rester plus longtemps sans se lasser. Ici, un livre bien fait peut apporter des éléments non négligeables (mais en voyage, les livres...). On peut encore faire appel aux guides locaux, à condition d’en trouver un qui parle une langue comprise par tous – ce n’est pas forcément évident lorsqu’on est un groupe avec plusieurs nationalités différentes – et d’accepter de multiplier le prix de la visite par deux ou trois. Je pense que la préparation du voyage, surtout s’il a pour but le tourisme culturel, doit inclure un minimum cette dimension pour qu’enfin l’on puisse commencer à faire mentir les frères Goncourt lorsqu’ils écrivaient : « Ce qui entend le plus de bêtises dans le monde est peut-être un tableau de musée. »...
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