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Jeudi 13 décembre 2018

Aujourd'hui j'ai prévu l'ascension d'Aranuchala, la montagne sacrée au pied de laquelle la ville s'est développée1. D'après les informations trouvées dans un guide, on peut parvenir au sommet en 4 h environ. Comme j'avance en général plus vite que ce qui est indiqué, je prévois trois bonnes heures avec les pauses. Je fais le plein d'eau après avoir pris un petit déjeuner dans la rue, composé d'un chaï et de deux ou trois biscuits. Ça ne passe pas très bien, je suis légèrement barbouillé, mais rien d'inquiétant, donc je me lance à l'assaut de la montagne. Je sais qu'en chemin, je passerai par les premiers endroits fréquentés par Ramana Maharshi quand il est arrivé à Tiruvanamalai après que "la montagne l'ait appelé", et où il décida de se retirer pour vivre en ermite dans des grottes afin d'intégrer, de "digérer" l'expérience qui venait de le saisir à 16 ans à peine.

Dès que je m'engage dans la dernière ruelle de la ville qui conduit au sentier permettant l'ascension, deux ou trois individus me tombent dessus pour me proposer leurs services, dont je n'ai pas besoin pour cette promenade... Et ce sera très semblable à chaque étape sur ce chemin dans les petites structures où Maharshi est passé : un "Hello !" rapidement suivi par une demande d'aumône. À croire que les gens du coin ne voient que des porte-monnaie sur pattes, comme dans les dessins-animés, le personnage mort de faim voit un poulet rôti chaque fois qu'il croise un autre personnage... Je passe donc par deux petits temples où aurait séjourné quelques temps le sage. Je ne veux pas rentrer, il faut se déchausser, enlever ses chaussettes, c'est toute une histoire pour constater ce que je vois de l'extérieur : tout a été plus ou moins refait, réaménagé, reconstruit. C'est flagrant dans le premier ashram situé encore un peu plus haut. La "grotte" est désormais entourée de deux ou trois bâtiments alimentés par l'eau potable (et peut-être l'électricité ?). Je plonge le nez à l'intérieur du saint des saints. Un individu médite. Bien, je le laisse tranquille. Le lieu est paisible, c'est bien retiré de la ville qu'on devine en contrebas derrière la végétation. Je décide de continuer l'ascension. En partant, le gardien des lieux me demande une petite contribution. Oui, comme on dépose un euro ou deux dans le tronc d'une église, pour l'entretien du lieu et aider éventuellement ceux qui s'attellent à la chose. Je fouille le fond de ma poche pour récolter toutes les pièces que j'ai amassées. Une dizaine de roupies. Pas grand chose, mais ça contribuera, j'en suis sûr. Je les donne de bon cœur, et je m'aperçois que le bougre n'est pas content. Il me demande si je n'aurais pas plutôt un billet de 100 ! Mon dieu que le Maharshi a dû se retourner dans sa tombe ! Lui qui tançait vertement tous ceux qui demandaient de l'argent aux dévôts en son nom pour l'ashram...

Je m'enfuis, une nouvelle fois pour échapper à ce spectacle désolant pendant que mon rançonneur doit lui aussi me maudire... La suite de l'expédition va tourner court car j'apprends au premier embranchement qu'il est formellement interdit de continuer vers le sommet de la colline. C'est du moins ce que je comprends des gros écriteaux indiquant que la randonnée n'est pas permise sans autorisation et que les contrevenants s'exposent à des poursuites. J'imagine que soit les autorités en ont marre d'aller à la rescousse des promeneurs imprudents qui se mettent en danger, soit ils ne veulent pas voir le lieu saccagé (l'interdiction semble émaner officiellement de l'office local des forêts). Ou les deux. Je ne vais pas tenter le diable (enfin, l'asura local...). Je rebrousse chemin. Encore une piètre aventure "mystique". Les mêmes regrets qu'hier à l'ashram. Autant ces lieux sont authentiques, autant ce qu'ils sont devenus sent le "faux". Ou alors j'ai le nez spirituel bouché... Je ne ressens toujours rien, mais cela ne m'étonne pas, ainsi que je l'ai expliqué. Par contre, j'ai l'oreille qui me gratte, c'est peut-être un signe que je ne sais pas reconnaître à sa juste valeur ?

Le singe d'Arunachala. Visiblement, s'est levé du mauvais pied (ou de la mauvaise main ? de mauvais poil, certainement...) Réservoir près de Skanda Ashram Lessiveuses en action (format mp4)

C'est pourquoi d'ailleurs je décide de retourner à l'ashram. Peut-être que je verrai les choses un peu différemment aujourd'hui. Je passe à nouveau quelques instants dans la salle réservée à la méditation puis dans le hall. Toujours autant de méditants "en action", et toujours habillés couleurs locales, captant des énergies subtiles que je ne connaîtrai peut-être jamais... Je vois quelques familles au grand complet, avec enfants en bas-âges, et je me demande si l'ashram ne servirait pas aussi de lieu de pique-nique... Mais c'est un autre appel qui va me faire quitter les lieux. J'ai des gargouillements dans le ventre, et une envie pressante d'aller aux toilettes. Je suis confronté aux mêmes difficultés qu'hier. Pas facile de jongler avec son sac, son pantalon et tout ce que l'on trimballe dans ses poches quand le sol est complètement humide et qu'on a à sa disposition des toilettes à la Turc... !

Je retourne à l'hôtel car j'ai des ballonnements intestinaux et rien qui ne s'annonce franchement encourageant. En voyant encore des gens cracher et jeter leurs détritus dans la rue, je me fais cette réflexion que pour être Indien, finalement, c'est assez facile : il suffit de cracher, jeter des papiers par terre, roter après le repas, et dodeliner de la tête en faisant la moue chaque fois qu'on est interrogé ! Et j'imagine que si en plus je me cure le nez, me gratte l'entrejambe et jure de temps en temps, je réalise la synthèse parfaite entre l'Orient et l'Occident...

À l'hôtel, je ne peux que constater un début de diarrhée légère. Je prends immédiatement les devants en avalant un immodium (la notice recommande deux, mais dans mon cas je vais déjà voir avec un seul car le problème n'a pas l'air très grave). Je me demande quelle peut être l'origine de ces dérangements. La glace d'hier midi ? La "street food" d'hier soir que j'ai avalée un peu à contre-cœur ? Je ne saurai jamais. Qu'importe du reste ? On ne peut pas toujours éviter ce genre de tracas mineur, sinon la seule solution est de rester chez soi... Cela ne va pas me clouer dans ma chambre. Je vais aller au temple durant l'après-midi puisqu'il est juste à côté. Comme ça, j'abandonne mes chaussures et enfile les claquettes qui me servent habituellement de chaussons.

Vue de l'immense temple depuis la colline d'Arunachala. On distingue bien les quatre gopuram extérieurs sur chaque face (le plus loin est celui à l'est, où se situe mon hôtel) ainsi que les enceintes successives Entrée principale du temple, qui abrite toute une faune de vendeurs d'offrandes. Dans le fond derrière à gauche, on distingue le gopuram, et à droite la colline d'Arunachala

Me voilà donc à l'intérieur de la vénérable institution séculaire, après avoir confié mes claquettes à une vendeuse à l'extérieur qui est censée me les garder contre espèce sonnante et trébuchante le temps que je suis à l'intérieur. On me demandera à plusieurs reprises de faire des selfies en ma compagnie. Si je pouvais, moi c'est avec un des nombreux singes présents que j'aimerais faire un selfie. Comme les Indiens sont habitués à ces animaux, j'imagine que le singe pour eux, aujourd'hui, c'est moi... L'idée me vient de demander 10 Rs chaque fois qu'on veut faire un selfie en ma compagnie. Cette fois c'est moi qui tendrais la main toutes les cinq minutes pour un peu d'argent... Les pierres sont brûlantes en plein après-midi. C'est là que je comprends l'utilité de ces larges bandes blanches peintes entre les divers bâtiments. La différence de température entre la pierre brute foncée et celle ainsi peinte est flagrante. Je me retrouve dans la queue pour le "darshan". Darshan de qui ? Je comprendrai, après une demi-heure heure dans la file immense de fidèles où j'ai pris place, qu'il s'agit du darshan de ce qui se trouve au cœur de la dernière enceinte (les temples sont conçus ainsi, avec une série d'enceintes que le pélerin doit franchir pour accéder au cœur). En fait, je n'ai même pas réussi à bien voir de quoi il s'agissait, avec la cohue et la chaleur dans ce fourneau clos où des centaines de personnes défilent chaque heure. La guirlande humaine est passée à un certain moment devant une pièce sombre qu'on ne pouvait pas approcher plus à cause de barrières, et tout le monde semblait regarder dans cette direction. Je n'ai rien vu (peut-être que je cherchais trop ?). J'ai dû manquer le feu sacré une fois de plus : encore loupé !

Ce que je n'ai pas loupé par contre, c'est ce groupe de femmes, toutes vêtues d'un sari brodé de motifs identiques comme si elles appartenaient à la même communauté, et qui m'entoure dans la file. Surtout celle qui est devant moi... Petite et rieuse, avec ces cheveux plus noirs que tout ce que l'on peut imaginer, légèrement ondulés et coupés mi-long. Ses compagnes de pélerinage sont pour la plupart derrière nous, alors elle se retourne de temps en temps. Et ça crie, et ça jacasse ! L'excitation est palpable : enfin on va recevoir le darshan... C'est peut-être pour cela que je n'ai rien reçu encore : Shiva aura estimé que j'avais trop de pensées impures... En fait, je suis surtout préoccupé par ce que je viens de remarquer chez celle qui me précède à cet instant : son nez ! C'est clair et limpide et je le comprends en un éclair : le nez de l'indienne est le plus parfait que j'aie jamais pu observer. Le charme de la jeune femme devant moi, à laquelle je suis incapable de donner un âge (vingt, vingt-cinq, trente ans ?), ne tient pas qu'à ce nez, mais je suis sûr qu'il y participe grandement... Je regarde les autres femmes dans la queue pour confirmer cette intuition fulgurante : leur nez est parfait. À partir de cet instant, je ne vais avoir de cesse d'étudier le nez indien, surtout le nez de ces dames car celui des hommes est un peu différent.

Fort de cette découverte qui vaut bien un darshan raté, je ressors à l'air libre. Je suis déjà content de ne pas être dérangé par mes ennuis intestinaux. Je peux rester ici un long moment et observer les allées et venues des pélerins. Et servir de singe de temps à autre à quelques individus en mal de selfie... Ici, un saddhu fait des bénédictions ou prédit l'avenir, je ne comprends pas puisqu'il parle dans la langue locale (ou dans l'une d'elle, mais je pense qu'il s'agit du Tamil — ou Tamoul). Les gens font la queue et lui glisse un petit billet (ou non) qu'il fourre immédiatement dans sa poche sans même regarder, pour commencer immédiatement son homélie. Je pense qu'il s'agit autant de bénédictions que de prédictions, car quand vient son tour, un homme écoute attentivement ce qu'il lui raconte, comme s'il recueillait des instructions et demandait des précisions. L'idée me vient de lui glisser quelques roupies mais comme je suis sûr de ne rien comprendre... En termes purement mercantiles, je ne "consomme" pas car je ne suis pas sûr de mon "ROI". Du reste, je pense que le mendiant aura bien gagné sa journée en à peine une ou deux heures comparé au salaire moyen du pays, vu les billets qu'il ammasse déjà en dix minutes...

Je ne vais pas m'attarder plus longtemps dans le temple où j'aurai passé près de deux heures. Les problèmes intestinaux se manifestent maintenant sous la forme d'un léger mal de cœur. Je me sens un peu nauséeux, et toute odeur de nourriture aggrave la sensation. Je pars à la recherche d'un produit neutre et "chimique", comme ces petits pains briochés empaqueté sous vide que j'ai déjà achetés. Je tombe sur un paquet de pain de mie salvateur (vive la nourriture industrielle !) que je complète avec quelques bananes. Je ne m'attarde pas dans la rue, il fait nuit et je vais essayer de me reposer un maximum pour me rendre demain à Gingee, à une heure de route, si je me sens mieux. Je me contenterai ce soir de deux tranches de pain de mie et d'un fruit. Ça passe déjà difficilement...

Même si je ne suis pas fana, je profite d'avoir la télé dans ma chambre pour faire passer le temps plutôt que traîner dehors dans cet état. Je me retrouve en Namibie grâce à France 5 International : le monde est petit ! Vers 20 h 30, j'entends des pétards. J'ai l'impression qu'on tire un feu d'artifice dans les environs. Tant pis, je ne me sens pas d'attaque pour aller l'admirer. Je me couche tôt et je grelotte sous les couvertures pendant une bonne heure. Je dois être légèrement fiévreux. C'est bon signe : en général, après une bonne suée durant la nuit, ce genre d'infection intestinale passe dès le lendemain. C'est étrange car une heure plus tard, le grelottement est déjà terminé. Je ne vais pas abuser de la clim et du ventilateur, ce qui me vaudra le lendemain matin, après une nuit agitée, plusieurs piqûres de moustiques sur les jambes...


1 La mythologie hindoue explique pourquoi elle est sacrée et dédiée au culte de Shiva. On trouve facilement grâce à Internet ces informations. D'ailleurs, de retour en France, je tombe sur cette webcam qui donne une vue sur la montagne actualisée chaque minute : http://www.arunachala-live.com/. Le mariage du mystique et de la technologie !...


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