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Tiruvanamalai est effectivement plus qu'un gros village. C'est une ville de taille respectable (près de 150 000 habitants). Et qui plus est extrêmement active et bruyante. La quantité de bruit par habitant dépasse largement tout ce que j'ai pu voir (enfin entendre) jusqu'à présent ! Que de mouvements ! Et que de boutiques et d'échoppes les unes à côté des autres. Je pensais avoir vu le summum à Hampi, mais ici ça surpasse tout. Chaque pas de porte, chaque façade est une boutique. Des kilomètres de magasins qui se suivent sans toujours se ressembler, sans compter les vendeurs ambulants et les petites échoppes sur le trottoir ici ou là...
En me rapprochant du centre où se trouve le temple principal de la ville, j'aperçois soudain au loin vers le sud un immense gopuram, comparable à celui d'Hampi. En effet, le lieu saint a l'air gigantesque, et il est situé en plein cœur de la ville. Je comprendrai bientôt que toute cette effervescence est liée principalement à lui. La ville abrite l'un des plus grands temples d'Inde (et le plus grand consacré à Shiva). Les pélerins doivent y venir par centaines chaque jour (en fait plus, comme je le constaterai "numériquement" après-demain...). Toute cette foule explique les innombrables propositions d'hébergements (hôtels, lodges, guesthouses, "rooms", etc.), les restaurateurs en tout genre, les vendeurs d'offrandes (guirlandes de fleurs tressées dans la rue, de bougies d'huile ou de ghee, etc.) et les boutiques de souvenirs. Bien sûr, mon guide ne dit pas un mot ni sur le temple, ni même sur la ville qui abrite en plus, objet de mon voyage, l'un des plus célèbres ashrams d'Inde... (Quelle honte, non ?)
Je prends une chambre dans un hôtel "presque chic" sur la place face à l'entrée principale du temple. Autant être aux premières lo(d)ges... Il m'en coûtera 1700 Rs par nuit. J'ai décidé de m'accorder un peu de répit de temps en temps. Quitte à dormir dans du dur, autant que ce soit agréable, sinon autant dormir dehors comme certains pélerins... J'ai droit à l'air conditionné (le vrai avec un climatiseur... hyper bruyant bien sûr !) en plus d'un ventilateur au plafond, une salle de bain privative (mais sans vitre à la fenêtre ni moustiquaire tout de même... merci pour le bruit de la ruelle derrière l'hôtel et surtout les moustiques !), et comme il s'agit d'un véritable hôtel, j'ai droit à la réception en bonne et due forme avec le petit "personnel" qui monte mes sacs jusqu'à la chambre. Quel grand luxe !
Je pars me promener dans cette ville que j'imaginais donc être un (plus ou moins gros) village... Que de pélerins ! En saris et tenues colorées, safrans ou noires, allant souvent par groupes de trois ou quatre à plus de quinze individus de la même "tribu". Un saddhu — dont la robe safran fait probablement le moine... — est en train de regarder une vidéo sur un smartphone. Très certainement encore un message divin de Shiva... Je n'ai pas de plan de la ville sur mon téléphone. Je vais avoir du mal à trouver un café-internet avec une connexion qui fonctionne. Trois ou quatre fois, on m'explique que la connexion ne fonctionne pas. Quelques kilomètres plus tard, je parviens à trouver une petite échoppe où je peux enfin utiliser la connexion. Hélas, il n'y a pas de Wifi, seulement un ordinateur, ce qui ne me permet pas de télécharger le plan dans mon téléphone. En insistant un peu auprès du patron, j'arrive à le convaincre de m'autoriser à utiliser son Wifi. Je lui donne toutes les garanties : je le laisse rentrer son mot de passe lui-même, et je lui laisse retirer la connexion une fois terminée. D'abord réticent, l'homme finit par accepter, ce qui me permet d'avoir enfin un plan complet de la ville et des environs. Ouf ! J'avais déjà noté dans mes carnets de promenade il y a vingt ans que le plan était une denrée extrêmement précieuse pour le touriste et qu'au même titre que l'eau dans une oasis, chaque endroit touristique devait pouvoir en fournir au voyageur de passage. Je ne doute pas qu'en cherchant un peu, j'aurais pu me procurer un plan en papier de la ville... à un prix défiant toute concurrence !
Après avoir remercié chaleureusement l'homme qui me demanda au final une somme modique (j'ai regretté après coup de ne pas lui avoir donné plus !), je me mets en route vers l'objet de ce voyage : l'ahsram de Ramana Maharshi, située à deux kilomètres vers la sortie de la ville au sud-ouest. En route, je croise encore des fils électriques qui pendent à hauteur de visage. Ce n'est pas la première fois que ça m'arrive. Quand on songe qu'en France, on interdit à toute personne "non habilitée" de changer une ampoule et qu'il faut faire valider tout changement de fusible de son tableau électrique par quatorze experts, ça laisse songeur... Sur la route, je croise encore tout plein de petits temples hindous colorés. Je mange dans un restaurant quelques morceaux de viandes bien épicés, malgré ma demande explicite d'y aller mollo (je pense que c'est un peu comme demander à un coiffeur de ne pas couper trop court les cheveux : ils ne savent pas faire "un peu", ils doivent avoir l'impression d'avoir mal fait leur travail...), et je ne peux pas m'empêcher aujourd'hui de terminer par une glace. A priori, cela ne devrait pas poser de problème car il s'agit d'un cône fabriqué industriellement. La seule question est de savoir si la chaîne du froid est bien respectée. Eh bien on verra dans quelques heures...
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Galeries de temples, entrées, portails colorés en veux-tu en voilà... |
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Je visite l'ashram de Ramana Maharshi. L'impression générale qui s'en dégage après cette première visite est qu'il s'agit là d'une petite usine bien rôdée, un lieu de tourisme spirituel comme il en existe beaucoup d'autres en Asie ou en Europe... Ça va, ça vient, Indiens en visite réglementaire et Occidentaux habillés pour la plupart comme s'ils avaient toujours vécus là. Finalement, je suis le plus touriste des visiteurs du jour parce que le moins déguisé (j'aurais envie d'écrire : le moins "grimé"...). Je ne ressens rien. (Je ne m'attendais pas forcément à ressentir quoi que ce soit du reste. Je n'ai rien "ressenti" de particulier dans les bras d'Amma, de Sri Ramana Devi, en présence de Jeff Foster, David Ciussi, Francis Lucille, Wayne Liquorman et bien d'autres. Pourquoi ça changerait ici ? Je ne suis pas fait pour ressentir les vibrations subtiles et les énergies ambiantes. Les Indiens diraient que ce n'est pas mon dharma, et c'est donc parfait ainsi. Je ne ressens pas plus de la frustration ou de la jalousie. Que demande le peuple ?...) Certains méditent devant le samadhi ou le sofa du maître. J'ai droit à un catalogue de positions réglementaires, du lotus parfaitement aligné sur son petit coussin avec mudras de rigueur jusqu'à un complet laisser-aller, un avachissement même qui n'est pas, très honnêtement, pour me déplaire. Ici comme ailleurs, certains ont besoin de rigueur et d'inconfort pour être bien. Tout ce que je ressens, c'est cette atmosphère de vraie fausse dévotion envers une image, une icône. Mais peut-être est-ce dû précisément au fait que je ne ressente rien à un niveau extra-sensoriel ? Je ne me vois pas m'installer dans le "hall" et rester trois heures en "méditation". La méditation véritable est constante et se poursuit tout au long de la journée dans toutes les activités. Ce n'est pas faute de l'avoir entendu rabâché par le Maharshi à longueur d'entretiens. Et puis c'est sombre, je suis sûr qu'il y a des moustiques. Brrrrr !...
Au final, le lieu est "sympa", l'endroit est calme — je ne dirais pas serein car il faudrait y rester plus longtemps —, mais je ne vois pas l'intérêt de venir y écouter en anglais les "enseignements du maître" pendant des jours. Tout est dit en quelques phrases, et comme Maharaj (celui de Bombay...) aimait à le répéter aux visiteurs : après avoir entendu ceci aujourd'hui, vous savez tout ce qu'il y a à savoir, c'est inutile de revenir... L'ashram me semble bien loin de ressembler à ce qu'il devait être initialement. Cela est attesté par les photos dont on dispose dans les ouvrages1 où l'on voit bien que dans la première moitié du vingtième siècle, au moment où l'ashram sortit de terre sur les plans du sage, toute cette végétation était absente et la vue sur la colline dégagée ; et il n'y avait pas une foule de touristes comme aujourd'hui on doit en voir tous les jours, y compris les dimanches et jours fériés. Je ne peux donc pas saisir l'atmosphère du lieu, c'est cela qui m'intéressait. Voir de l'intérieur ce que devait être l'ashram à l'époque du maître. J'ai l'impression qu'aujoud'hui il est mort. On y voue un véritable culte à une statue, une relique, une image comme on le ferait pour un saint en Occident2.
Avant de quitter les lieux, je vais profiter des toilettes. Alors là, c'est toute une aventure que je n'ai encore jamais vécue. On se promène pieds nus dans l'ashram, et donc aux toilettes aussi ! Ce n'est déjà pas agréable de traverser l'espace plein de cailloux qui mène aux lattrines, encore faut-il se promener entièrement déchaussé et patauger dans... dans un environnement humide dont je ne veux pas connaître la composition, ni même y penser ! Apparemment, il y a des préposés au nettoyage et je pense que le travail est fait sérieusement et régulièrement. Mais bon, hum... comment dire ? je ne suis pas complètement rassuré concernant l'inocuité de l'opération. Je ne m'attarde pas dans cet autre lieu saint. Et me lave les pieds à l'un des nombreux robinets mis à disposition des visiteurs. Ouf...
Retour en ville après cette visite qui laisse un goût d'inachevé, d'inaccompli. Frustrant, non pas au niveau "vibratoire" comme on pourrait ressentir de la frustration en écoutant les récits de certains qui ont vécu toutes sortes de sensations ou d'expériences mystiques, car je connais bien la dangerosité de ces phénomènes transitoires qu'on prend pour ce qu'ils ne sont pas et qui attachent encore plus le mental, mais frustrant par rapport à ce qui était attendu. Comme si je revenais dans des lieux fréquentés jadis et qui n'existaient plus ou que je ne reconnaissais plus. Bref, c'est décevant. Autant la ville et la montagne (ou seulement celle-ci ?) possèdent effectivement ce je ne sais quoi d'attirant, de captivant, autant cet ashram à lui seul laisse une sensation de manque. La visite de celui d'Aurobindo laissera cette même impression de mort malgré le magnfique tombeau ("samadhi") et la quiétude (imposée...) à proximité des lieux. Mais autant ce dernier me laisse indifférent, autant Maharshi me parle... Avec le recul, je trouve tout cela assez normal : j'avais des attentes fondées sur des lectures (donc des idées préconçues, des fantasmes !), et celles-ci n'ont pas été comblées, comme c'est souvent le cas. La réalité du monde ne correspondait pas à ce que le mental imaginait. Quoi de plus normal au final ? Le plus important toutefois est que cela n'a généré aucune souffrance. Cela est venu, cela est passé, sans laisser de trace. Si quelque chose ne passe pas, ou au contraire si quelque chose passe bien, ce n'est pas à ce niveau qu'il faut chercher. Mais n'est-ce pas suivre le chemin préconisé par le maître qu'accepter entièrement et sans réserve ce qui Est ?...
Au moins, il reste l'étude sociologique ! Je continue d'être ébahi devant ces deux-roues qui pullulent. Leur population a dû croître au même rythme que celle du pays. Tout seul, à deux, à trois et même à quatre sur un deux-roues : j'ai tout vu ! Une famille entière, l'homme qui conduit avec le grand devant, sa femme avec le plus petit dans les bras derrière. Je n'ose imaginer le jour où les Indiens se mettront à tenter de battre le record du monde de passagers dans une deux-chevaux... On transporte aussi toutes sortes de choses sur sa bécane : outre sa petite famille, j'ai vu une femme tenir le guidon d'une main et un enfant en bas âge de l'autre, un homme transportant un carton de télé grand écran, et un autre encore à ce qui ressemblait à des plaques de plexiglas ou de verre ! La palme revient à celui qui avait plusieurs bouteilles de gaz solidement arrimées sur la selle et de chaque côté de la roue arrière...
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Ah ! la rue indienne, tout un univers... |
Ah ! Tiens, autre chose qui m'agace, c'est le dodelinement de la tête indien. Dans presque tout le monde occidental, pour dire oui ou non, le geste de la tête est le même. En Inde, on secoue doucement toute la tête et le cou de droite à gauche en faisant un peu la moue avec le visage. Le guide prévenait que c'était là seulement qu'on pouvait comprendre la réponse de son interlocuteur (oui/non). Eh bien moi, je n'y arrive pas ! À part quelques cas précis où le visage est fermé (et en général l'individu ne s'attarde pas) et où l'on perçoit clairement un refus, j'ai nettement eu l'impression que le même dodelinement et la même expression du visage pouvaient signifier : "oui", "non", "peut-être", "je ne sais pas", "je suis dubitatif", voire carrément : "tu m'em..." ! Si bien que souvent, j'ai renoncé à tirer la moindre conclusion et je me suis éloigné pour aller reposer la question un peu plus loin...
La nuit tombée, sans grand appétit, je me risque à manger de la "street food" sous la forme de quelques beignets accomlpagnés d'une sauce blanche. Il faut manger sur place dans la rue près de la charriotte où quelques chaises traînent parce que l'on est servi dans une assiette à rendre au gargottier. C'est plutôt fade et je vais manger un peu à contre-cœur avant d'aller me coucher...
1 Voir par exemple Annamalai Swami, une vie auprès de Ramana Maharshi (Nataraj, 1996).
2 Quelques temps après mon retour, je découvre ces lignes d'un livre de Karl Renz (C'est la Vie, 2011, Editions Accarias/L'Originel) qui donnent un écho saisissant à l'impression relatée :
"Maintenant, je ne donne plus d'entretiens à Tiruvannamalai, parce que c'est trop. Il y a trop de disciples de Ramana de nos jours. Lui qui a toujours dit qu'il n'y a pas de disciples du Soi, qu'il n'y a que le Soi, lui qui affirmait : "Je n'ai jamais eu de disciples" et n'en a jamais accepté. Aujourd'hui, il y a des milliers de disciples qui se réclament comme tels : "Je suis disciple de Ramana". Et se considèrent spéciaux à cause de ça. Ramana, lui qui détruisait tout ce qui était spécial. Lui qui disait : uniquement de "Je" à "Je", le Soi parle au Soi, il n'y a que le Soi, il n'y a que la réalité. Et maintenant les disciples en font une carotte en pensant : "Nous devons être comme lui, c'est notra maître". Et ils mettent sa photo derrière eux, en compagnie d'autres maîtres. Ça leur donne de la crédibilité. "Ramana a dit, et je suis de la lignée de Ramana...". Lui qui disait n'avoir aucune lignée, lui qui affirmait que toute lignée est irréelle. Ils en ont fait une lignée. Mais que faire, c'est inévitable." (p. 119-120)
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