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La route, la route, toujours la route. Le bus (compagnie publique d'état) ressemble à ceux du précédent voyage : ayant déjà bien roulé, avec deux sièges sur la rangée de gauche, trois sur celle de droite, qui se remplit au fur et à mesure du voyage... En cours de route, je remarque que je n'ai jamais vu de cheveaux ou d'ânes jusqu'à présent. Que des vaches. Et en plus, des vaches qu'on ne mange pas... Et sur la route, beaucoup, énormément de deux-roues. Pas que des scooters ou des mobylettes, mais des grosses cylindrées (sans être expert, je pense avoir vu de tout jusqu'à la 1100 cc au moins, avec une nette domination des petites cylindrées tout de même). Beaucoup de Honda en déclinaison locale sous la marque "Honda Hero". Et tout le monde pilote ces deux-roues : les femmes (en scooters), les jeunes et les moins jeunes (grosses cylindrées). La conduite se fait en mode local : sans casque sur la tête la plupart du temps, et en chaussures fermées aussi bien qu'en sandales... ou sans rien ! J'ai même vu un moine avec sa robe safran et sa longue barbe grise sur une grosse cylindrée pieds nus... Les particules de ce flot motorisé incessant avancent à des allures différentes, mais toujours mesurée. Ces machines hyper puissantes sont largement sous-exploitées, même sur une chaussée parfaite en ligne droite. On peut avancer au moins trois hypothèses : le danger est toujours là où on ne l'attend pas et le conducteur indien a intégré ce risque ; l'essence pèse lourd sur le budget ; la conscience civique est très développée dans ce pays où la pollution est bien présente. Peut-être les trois à la fois...
Le voyage me permet d'approfondir mes observations sur la route indienne. Dans les villes, l'Indien a horreur du vide : dès qu'il peut avancer une roue, il n'hésite pas une seconde ! Chaque centimètre carré de rue est utilisé. Sur la route, le bus (du moins celui que j'emprunte !) semble toujours être le véhicule le plus pressé de toute la Création. On double même quand on manque de visibilité. Du reste, ce n'est pas très grave en général car la route indienne possède une caractéristique étonnante : elle est extensible en largeur ! D'abord, il faut oublier les bandes blanches ; continues ou non, j'en ai rarement vues. Ensuite, quand on double, on peut très bien se retrouver instantannément sur une route à trois voies si le besoin s'en fait sentir. On doublera un autre bus ou un camion en croisant un troisième véhicule. Tout le monde s'écarte, et ça passe ! De toute façon, on peut se rabattre à vive allure devant le véhicule qu'on vient de doubler et en frôlant celui qui arrive en face. Je suis persuadé que le code de la route l'autorise explicitement tellement ce cas de figure se présente au cours d'un voyage ! J'avoue que le nombre de fois où j'ai vécu cette situation me laisse perplexe. Comment a-t-on pu échaper à tous ces accidents ? J'en viens même à me demander si la route ne serait pas équipée de rails et d'aiguillages invisibles qui guideraient les véhicules, comme ces trains dans les films qui foncent l'un vers l'autre et s'évitent au dernier moment ! Je veux bien encore envisager une explication plus rationnelle propre à ce pays : ce seraient la myriade de dieux protecteurs du pays qui veillent au grain...
Le temps passe assez vite dans la matinée, avec des pauses régulières pour embarquer les passagers ou prendre une collation. Une vieille Indienne assise sur la place à côté s'endort sur mon épaule... Étonnant dans ce pays où l'on sépare encore les hommes des femmes dans certains bus ! Pause-déjeuner. Je n'ai pas trop faim. Le petit déjeuner et le peu d'activité de la matinée ne favorisent pas l'appétit. Surtout que je commence à avoir mal à la tête avec tout cette chaleur et ce bruit incessant. J'achète quelques friandises faites de pâtes d'amende, que je trouve trop sucrées. Tout est très sucré en Inde. Très épicé et très sucré. "Pour votre santé, évitez les aliments gras et salés mais empiffrez-vous de sucre et de piments..." Arrivée à Bangalore à 16 h 30. Maintenant c'est sûr, j'ai bien mal au crâne, et l'ambiance de cette mélagopole (quatrième ou cinquième plus grande ville du pays) ne va rien arranger. Je marche en m'orientant avec le plan de mon guide. Autant dire qu'avec le plan d'une autre ville, ce serait tout aussi efficace. Je suis arrivé à l'ouest et le bus que je prendrai demain part du sud. Je compte me rapprocher pour trouver un hôtel à proximité et partir tôt demain. Je demande mon chemin en route, mais personne ne semble connaître le nom des rues de sa ville, même les grandes artères, et même la police du quartier ! Après avoir bien erré, être revenu sur mes pas, demandé sans succès dans deux ou trois boutiques ou hôtels, mon légendaire sens de l'orientation, probablement aidé par Vishnou lui-même, me permet de me remettre dans la bonne direction. En approchant de la gare routière à la nuit tombée, donc après avoir marché une bonne heure avec mon sac-valise et une pause pour un petit chaï de rue, je sonde deux ou trois établissements. Les tarifs sont abordables pour des chambres qui ressemblent vraiment à des chambres d'hôtels propres et bien équipées.
Avant de me décider, je vais faire un tour à la gare routière en face. Je veux m'assurer des horaires, les surprises étant le lot quotidien du touriste dans ce pays. Je commence par me faire proprement jeter du bureau de renseignements d'une compagnie. J'ai du mal à comprendre l'hinglais de la femme qui me répond. Je ne suis pas bien sûr d'avoir saisi ce qu'elle me dit : apparemment il n'y aurait plus de place pour aujourd'hui et il n'y aurait de bus que le soir — ce qui m'étonne au passage —, alors j'attends qu'elle me propose autre chose pour le lendemain et d'autres horaires, mais elle semble partie dans ses pensées. Au bout de quelques secondes, je lui repose la question et alors elle me répond encore d'un ton qui laisse peu place au doute. Elle n'a rien de plus à me dire, et je crois même comprendre qu'elle termine en me demandant pourquoi je lui parle encore ! Eh bien ça paraît clair que ce n'est pas la compagnie (dans tous les sens du terme...) qu'il me faut. Loin de m'offusquer, j'imagine que c'est juste Shiva qui a pris cette forme pour me guider vers une autre compagnie...
Voilà, j'ai maintenant droit à un accueil plus aimable et une réponse plus détaillée du responsable pour la compagnie d'état de la région du Tamil Nadu où se situe ma prochaine destination. Apparemment, il n'y aurait pas de bus le matin mais il y en aurait un qui part à huit heures et arriverait à minuit. C'est ce que je comprends de cet échange en hinglais. Eh bien je crois que je n'ai pas le choix. Je change mes plans : nouveau bus dès ce soir, et comme ça je me reposerai sur place en arrivant à Tiruvanamalai. Avec un peu de chance, comme à Hampi déserté par les touristes, il y aura quelqu'un à la descente du bus pour me proposer une chambre dans un guesthouse. Eh ! Shiva, je viens te voir, tu vas bien me filer un coup de main ?!
Je vais me restaurer dans l'établissement de la gare routière, vaste, lumineux et propre. Comme souvent, je remarque qu'il y presque autant d'employés que de clients dans ce genre d'endroit... Je n'ai pas envie de manger encore épicé. La carte propose de la pizza et d'autres plats qui pourraient me convenir, mais à chaque fois le jeune serveur revient me dire qu'ils n'ont plus ce que je demande ! Je me retrouve à commander à l'aveugle. Je sens que ça va être encore épicé, et ça ne manque pas. Je fais une demi-repas. Je commande pour accompagner tout cela un thé noir. Je goûte une petite gorgée, une autre, et vraiment ça ne ressemble pas à du thé mais à du café noir. Je demande au serveur... c'est bien du café ! Bon, eh bien ça me tiendra un peu éveillé, je n'ai pas une grande distance à faire ! La façon de servir du café avec du sucre me semble étrange : un petit pichet contenant le café est posé dans un récipient contenant une espèce de sirop dans le fond. Le serveur me montre comment il faut faire : mélanger le café dans le récipient puis transvaser de l'un vers l'autre plusieurs fois. Comme les vendeurs de rue font avec le chaï. Bon, OK, mais le café est toujours aussi mauvais après ce traitement en bonne et due forme...
Nous partons finalement à 20 h 30. J'avais probablement mal compris ce point. J'espère que je n'aurai pas d'autres surprises... Le voyage est encore mouvementé. Non seulement il y a des courants d'air, mais en plus un des passagers va regarder une vidéo sur son téléphone durant tout le voyage, avec le volume à fond comme s'il était tout seul dans le bus. Je suis presqu'au fond, et lui à l'avant, et pourtant j'entends que ça hurle... Je pense descendre bientôt, donc je n'essaie pas de dormir et je ne dis rien : je veux savoir si quelqu'un va finir par aller trouver l'individu pour lui demander de baisser le volume. Eh bien que nenni ! Tout le monde semble trouver normal qu'une personne fasse autant de bruit avec son téléphone ! Ou alors, c'est que l'Indien est vraiment habitué au bruit et peut s'endormir dans toutes les ambiances sonores, y compris au milieu d'une boîte de nuit...
Finalement, j'avais encore mal compris : nous arrivons à Tiruvanamalai à 2 h du matin ! Je descends, fatigué, avec un bon mal de crâne, et je laisse le bus continuer sa route vers Pondicherry. Le peu que je vois du coin ne ressemble pas du tout à l'image que je me faisais de Tiruvanamalai, on est loin d'un gros village ou d'une petite bourgade. La gare routière est en effervescence à deux heures du matin et la rue qui la borde semble une grosse artère, bien que le trafic soit quasi nul à cette heure. Et bien sûr, personne ne m'attend pour me proposer un hébergement sympathique et décent. Il va falloir se débrouiller tout seul. Je traverse la rue. Heureusement, il y a plein d'établissements. Reste à en trouver un qui soit ouvert à cette heure. Je ne vais pas faire la fine bouche, c'est pour une urgence, j'y passerai la nuit et demain matin je décolle à la première heure pour trouver un endroit convenable. C'est ainsi que je me retrouve dans le Buddha Lodge, face à la gare. Le lieu est vraiment bruyant. Je comprends mieux pourquoi mes camarades de bus ne semblaient pas trop importunés par le bruit du téléphone portable... Je réveille le tôlier qui me propose une chambre avec ventilateur et sanitaires privées pour 800 Rs. Il y a d'énormes trous en hauteur dans le mur qui donne sur le couloir, sorte de meurtrière pour aérer la pièce, ou bien tuer le touriste avec le bruit et les insectes... Cette chambre remportera la palme des toilettes les plus kitsch que j'ai jamais vues (et utilisées !). Maigre consolation, mais s'il faut en trouver une à cette journée épouvantable...
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En route vers le Tamil Nadu à bord de la compagnie d'état | ![]() |
Et la palme est attribuée à... |
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