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Je prends un petit déjeuner à la française (pain de mie toasté, beurre, confiture, chocolat chaud), mais ce n'est pas fameux. Le beurre est salé, la confiture semblable à du sucre gélifié et le pain de mie a un goût étrange. L'imitation est perfectible ! J'observe le patron du petit resto qui ronge son frein devant l'entrée en guettant le touriste, comme le semeur attendant la pluie qui tarde à venir lève les yeux pour implorer le ciel... Il est encore assez tôt, certes, mais la ruelle est désespérement déserte ! Je suis pris encore par ce sentiment étrange où se mêlent pitié et tristesse pour ces gens qui semblent avoir fondé tous leurs espoirs dans leurs commerces et donnent l'impression qu'ils passent leur journée à se morfondre dans leur boutique en attendant le client. Ou bien je projette ? Ce serait "mieux", alors à la rigueur, je leur souhaite...
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De ma table de petit déjeuner donnant sur une ruelle remplie de boutiques mais désertée par la vie |
Avant de partir à la conquête du complexe archéologique qui fait la réputation de la ville, je visite le temple encore en activité. Enfin un vrai temple hindou, avec des religieux censés se consacrer à la recherche de dieu... Eh bien je suis servi ! Après avoir déposé mes chaussures dans une consigne et m'être acquité d'un droit pour entrer, je découvre un univers étrange où le touristique essaie de faire bon ménage avec le "spirituel". Je ne sens pas une grande ferveur, surtout chez les religieux qui s'occupent du temple. Le saint des saints est composé de plusieurs petites structures, sorte de chapelles où l'on peut faire des offrandes, méditer, et recevoir une bénédiction. Dans l'une d'elle, lorsque j'entre, un "prêtre" est occupé à pianoter sur son téléphone portable (il est certainement connecté à vishnou.com !). Il me demande d'où je viens : "France ? Vesoul ?" me lance-t-il. Encore un ! Ma parole, ils ont tous appris un nom de ville française ! J'attends impatiemment celui qui me parlera de Saint-Remy-en-Bouzemont... Je ne suis pas certain que ce lieu soit bien représentatif de ce que peut être un véritable lieu saint hindou dans ce pays, mais je réserve encore mon jugement. En attendant, je prends congé de mon prêtre qui voulait me faire un signe cabalistique sur le front... en échange de quelques roupies, bien sûr !
Le temple est envahi par les singes. Il en court partout, et si on les respecte (le culte d'Hanuman, le dieu à tête de singe du panthéon indien, est très répandu), on n'hésite pas non plus à leur lancer des pierres pour les faire déguerpir. Dans le temple, l'odeur prédominante n'est pas l'encens (cette odeur est en fait peu présente, même dans la rue, à ma grande surprise), mais le "beurre clarifié" (ghee) en train de brûler. Les offrandes de petites bougies faites à partir de ghee sont courantes. Comme dans une église catholique, le feu est donc toujours présent dans le temple hindou. Le feu sacré, bien sûr.
| Singe dégustant une noix de coco (format mp4) | ![]() |
Thirtam (bassin) jouxtant le temple de Hampi | ![]() |
Vue de profil du gopuram et de la première enceinte extérieure du temple de Hampi |
Je sors et pour échapper à la pression incessante des vendeurs en tout genre (une course en tchouck-tchouck, une visite guidée, une bouteille d'eau, des fruits, des étoffes... étonnnant que personne ne m'ait encore proposé un éléphant ou une femme !), je gravis la colline au sud où s'éparpillent de multiples ruines. J'ai les deux pages arrachées dans mon bouquin pour me faire la visite. Cela ne remplace pas un vrai guide, qui connaît bien le coin et est capable de captiver, mais je n'ai pas envie de me soumettre à cette forme d'aliénation. Avec un guide, c'est lui qui mène la danse : on regarde ceci, puis on va là, on lève les yeux ici, on les baisse plus loin... J'ai envie de me laisser entraîner par ce qui vient, par l'envie du moment, regarder ici et non là, admirer tel mur même si ce n'est pas là qu'on y trouve la pièce la plus fabuleuse du site. Ce que je perds en savoir et compréhension, je le gagne en (apparente) liberté. Parfois, la vue en prenant un peu de hauteur vaut le détour, mais il faut savoir sortir des sentiers battus et du chemin tout tracé des guides, qu'ils soient de papier ou de chair et d'os... Je passerai ainsi une bonne partie de la journée à me promener sur le site qui couvre plusieurs kilomètres carrés.
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Vue panoramique sur le temple de la ville (ce qui permet d'en apprécier l'étendue) et des ruines sur la colline environnante |
Ma promenade me conduit vers le sud, d'abord sur la colline rocheuse, puis sur la route. Au passage, je suis surpris à plusieurs reprises par les demandes de jeunes Indiens qui — une fois n'est pas coutume — n'essaient pas de me vendre quelque chose mais désirent seulement faire un selfie ou se faire prendre en photo avec moi. Hein ? Oui, juste un selfie avec moi. C'est étonnant, mais comme c'est gratuit... Ma trogne est désormais pixellisée à jamais dans les cartes mémoire de plusieurs Indiens qui me posaient toujours les questions rituelles : d'abord, d'où je viens, ensuite, comment je m'appelle. Après avoir souri en regardant le petit oiseau sortir et serré quelques mains, je reprends mon périple.
En début d'après-midi, j'ai épuisé mes réserves d'eau, il est donc grand temps de goûter aux méthodes locales pour se désaltérer. À l'entrée d'un village, j'observe un vendeur de rue avec son charriot qui presse des fruits à la demande. Il me propose de goûter un jus d'ananas, mais je reste prudent à cause de l'eau : s'il en rajoute, je risque de ne pas apprécier sur le long terme. Il m'assure que non : ni eau, ni glaçon. Du moins c'est ce que je crois comprendre... Allez, je me lance ! C'est bon mais assez peu désaltérant car le vendeur a ajouté trop de sucre. Au moment de payer, un jeune garçon me demande le double du prix au moins ! Je regarde tout le monde avec un grand sourire et leur fait comprendre que j'ai bien vu que le client avant moi avait payé deux fois moins cher ! C'était sans méchanceté, alors je coupe la poire en deux (enfin, l'ananas) et offre un petit supplément... Nous rigolons tous un bon coup et je reprends la route. Un peu plus loin, près d'un temple, je bois l'eau d'une noix de coco que le vendeur ouvre avec une dextérité étonnante grâce à un coupe-coupe. Contre quelques dizaines de roupies, j'ai droit à ma noix contenant près d'un demi-litre. Je pense à cette mode actuelle qui présente l'eau de coco comme une vraie merveille, ce qui permet de vendre hors de prix des petites briques de 20 cl dans les magasins bio...
Après 5 ou 6 kilomètres à pieds sous le soleil, je me rends compte que mes avant-bras et mes jambes sont complètement rougies par le soleil ! Cela fait une semaine que je me promène ainsi vêtu et je pensais naïvement que ma peau s'était accoutumée, mais il n'en est rien... Même s'il est trop tard, je vais éviter d'agraver la situation en rentrant. Je me fais miraculeusement prendre en charge par un chauffeur de tchouck-tchouck qui, même s'il a déjà une personne à bord, me propose de m'installer devant à côté de lui pour me ramener contre une cinquantaine de roupies...
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Piliers finement sculptés à l'intérieur d'un temple. Les Indiens adorent se prendre en photo ou faire des selfies... | ![]() |
Le grand bain... |
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Piliers et fronton sculptés d'un temple en ruine | ![]() |
Dans l'enceinte du complexe royal, une série d'arches aux influences manifestes... |
Dernier repas dans cette ville (mais le premier de la journée). Je tente un nouveau thali veg accompagné d'un lassi pour apaiser le feu des épices. Je quitte les lieux demain. Ou plutôt, je décampe ! Je ne supporte plus cette sollicitation incessante de la part de tout le monde pour acheter ceci ou cela. Impossible d'échapper aux vendeurs de souvenirs tellement la rue est petite, aux conducteurs de tchouck-tchouck qui guettent le client, ou aux propriétaires de restaurants. On se croirait Rue de la Huchette dans le 5e arrondissement : "Bonjour Monsieur : Entrez, je vous ai préparé une table..." Oui, eh bien moi je me casse. Si la grande ville est anonyme, le village touristique est étouffant. Même plan qu'il y a deux jours : prendre le bus très tôt demain matin pour Bangalore, m'y reposer un peu le reste de la journée puis repartir le lendemain matin pour atteindre le point culminant de ce voyage, où je compte rester plusieurs jours, peut-être une semaine. Du moins c'était le plan initial, mais comme j'y vais la fleur au fusil (ou le bâton d'encens dans la bouche peut-être ?), je me doute bien que ça risque de ne pas se passer comme je l'imagine...
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