retour vers : "Introduction Inde 2018"     lire la suite : "Mercredi 5 décembre"

Mardi 4 décembre 2018

Je pénètre sur le territoire indien vers 11h30 en descendant de l'avion qui vient d'atterrir à Bombay. Pardon, je veux dire : Mumbai, nouveau nom de la capitale de la province du Maharashtra. Je pensais que Mumbai était simplement le nom indien de l'appellation internationale Bombay, mais il s'avère qu'il s'agit d'un changement définitif politico-idéologique impulsé par les nationalistes au milieu des années 90. Si Bombay pouvait me faire rêver, Mumbai m'est inconnue. Je ne sais donc à quoi m'attendre et la dure réalité commence dès le premier jour du voyage !

Formalités sans trop de problème, si ce n'est qu'on me demande de remplir une fiche sur laquelle doit figurer le nom de l'hôtel où j'ai prévu de séjourner... L'hôtel ? Mais lequel ? Je n'ai aucune réservation, aucune idée de l'endroit où je vais dormir ce soir, comme à mon arrivée dans Bruxelles en 19991. La douanière insiste. Je sors mon guide de voyage, mon ami le célèbre et bien nommé Croutard, et je recopie à la hâte un nom d'hôtel et une adresse. "C'est à Mumbai ?", interroge la préposée en haussant les sourcils. J'acquiesce, et ça semble lui suffire. J'aurais écrit à peu près n'importe quoi qu'il n'en fût certainement pas été autrement. J'ai droit au coup de tampon libérateur, au sésame d'entrée. Je suis certifié sans risque pour la sécurité nationale indienne, je peux passer...

L'aérogare me semble propre, ou pour le dire autrement et de façon fort peu ambigüe : "européen", c'est-à-dire que je ne ressens rien de bien particulier durant ces premières minutes indiennes. Je guette le choc, je traque la syncope, je surveille mes constantes biologiques. Non, rien... C'en est presque décevant. Mother India ne m'aurait-elle pas encore reconnue ? Ou bien est-ce qu'elle ne m'accepte pas ?

Je sors de l'espace climatisé et aseptisé après avoir changé 50 € (au taux de 70 Rs pour un euro) et demandé comment rejoindre le centre-ville en bus. L'air est étouffant et l'ambiance estivale : il doit faire pas loin des trente degrés promis avec un soleil bien à la verticale. Je me précipite hors d'atteinte des chauffeurs de taxis. C'est mon crédo : d'abord se débrouiller, hurler à l'aide ensuite si ça ne marche pas. Ils ne sont pas farouches, du reste, je parviens rapidement au niveau de ce qui semble être des arrêts de bus. Je demande lequel emprunter pour aller dans Mumbai... et je ne comprends rien de ce que l'on me répond. Je commence à découvrir que l'anglais indien est à l'anglais BBC ce que le créole est au français ! On me désigne un bus qui arrive. Enfin, un véhicule sur quatre roues d'un autre âge et d'un autre continent... Je saute dedans. C'est effectivement ainsi que ça se passe : le bus marque à peine l'arrêt ! Le billet s'achète à l'intérieur. J'explique (je tente d'expliquer...) que je désire me rendre dans le centre de la ville. C'est ardu car les autochtones ne semblent pas parler un traître mot d'anglais. Moi qui croyais que tout le monde était plus ou moins bilingue... On me fait comprendre que je ne suis pas sur la bonne route. Alors je descends — plutôt, je saute du bus presque en marche. J'ai fait au moins cinq cents mètres. Plus qu'à revenir en arrière avec ma valise-sac sur le dos. Ça commence bien !

Retour à la case départ. Après cette première mésaventure, je comprends qu'il va falloir utiliser les grands moyens et ça tombe bien car en approchant de l'arrêt de bus, je tombe sur des tchouk-tchouk. Je réexplique que je veux me rendre en centre-ville. Je comprends maintenant qu'il n'y a pas de bus, ou que c'est compliqué, que le mieux est de prendre le train à la station non loin de là, et que pour m'y rendre, un tchouk-tchouk fera l'affaire. Je m'enquiers du prix car je me rappelle les mises en garde des guides sur le sujet : toujours demander avant pour éviter les mauvaises surprises... Je comprends : seize ou dix-sept (sixteen, seventeen) roupies, ce qui me semble très bon marché puisque ça fait moins de trente centimes. Vendu ! Je m'installe à l'arrière de l'engin, c'est une première. Et le conducteur démarre sur les chapeaux de roues, ce qui m'incite naturellement à chercher la ceinture de sécurité pour m'attacher : il n'y en a bien sûr pas !! Premier voyage mouvementé... comme finalement tout voyage en Inde, non ? Je découvre la conduite locale : brusque et bruyante ! Les Indiens avaient donc inventé le B&B longtemps avant les Occidentaux... Brusque parce qu'anarchique, tous les engins ayant droit de cité sur la route, et que la seule priorité qui vaille est celle du plus lourd. Et bruyante parce que le klaxonne semble faire partie intégrante de l'art de la conduite. Le compteur tourne. C'est la seule fois où je verrai un compteur de tchouk-tchouk fonctionner. Et je comprends que ce n'étaient pas seize ou dix-sept, mais soixante ou soixante-dix qu'il fallait comprendre. Mazette... cet "hinglais", l'anglais à la sauce hindie, est vraiment dangereux ! Même si en euro, ça reste heureusement dans mes moyens...

Ouf ! Arrivée à bon port (ou plutôt à bonne gare). Je paye le conducteur, saisis ma valise et découvre enfin la rue grouillante aux abords de la station. Tout s'est passé très vite depuis ma sortie de l'aéroport. Je n'ai pas encore pu voir dans le détail cette Inde qui attire et qui repousse. Et notamment cette pauvreté qui effraie tant. C'est peut-être pour cela que je me retrouve nez à nez avec une femme qui me tend la main pour réclamer de l'argent dès que je me retourne. Je suis encore vierge en matière de misère dans ce pays et je ne veux pas perdre plus de temps car l'objectif numéro un pour moi à midi passé est de trouver un logement, alors je lui donne un billet de dix roupies provenant de ma monnaie... Je file vers l'entrée de la gare. Pas encore de quoi me faire délirer en entrant dans la gare. Certes, ce n'est pas Waterloo Station, mais ça ne semble pas non plus être Mars. Il y a même des distributeurs automatiques de billets ! Je m'approche de l'un d'eux, et c'est là que la première grande surprise du voyage va se produire. Je tapote sur l'écran (l'anglais écrit ne me pose pas de problème au moins !) et sélectionne une destination mais je ne comprends pas comment payer. Un jeune homme qui utilisait la machine à côté me regarde gesticuler et décide spontannément de venir à ma rescousse. Il me demande où je veux aller puis appuie sur l'écran, sort une carte de sa poche et imprime un ticket qu'il me tend. Apparement, ce genre de machine nécessite de disposer déjà d'une carte. Je n'aurais pas pu obtenir le billet sans son aide. Il m'invite alors à le suivre, mais de façon très directe, comme si je n'avais pas mon mot à dire. Je ne sais pas s'il attend que je le rembourse (le ticket vaut 10 Rs) et quand je lui montre des billets, il me fait comprendre qu'il n'en veut pas. C'est très étrange : je me retrouve pris en charge sans avoir rien demandé par un inconnu qui m'offre littéralement son aide comme si c'était un devoir. Il se retourne pour vérifier que je le suis bien jusqu'au quai car la foule se fait plus dense. C'est vrai qu'ils sont un milliard deux cents millions quand même et je commence à comprendre physiquement comment cela se traduit, les chiffres abstraits laissant la place à une réalité bien concrète : la chair, la vie...

Nous sommes sur le quai et un train arrive. Je m'approche mais mon ange gardien me fait comprendre que ce n'est pas celui qu'il faut prendre. Il me dit, et me redira à plusieurs reprises par la suite, que je dois descendre au terminus, Church Gate. Il me donne des détails pour être sûr que je comprenne bien, sans doute ai-je une tête d'ahuri... Il pianote sur son smartphone (oh ! mais c'est qu'ils sont modernes ! J'étais prévenu en fait car on m'avait averti : ils ont tous un portable là-bas...) et fait apparaître le détail des stations en insistant bien encore une fois : je dois descendre au terminus. C'est une sensation étrange, j'ai l'impression d'être un individu vulnérable perdu en milieu hostile qu'un commando serait venu sauver, façon Portés Disparus avec Chuck Norris... Mon garde du corps semble en effet extrêmement préoccupé par mon sort. Craint-il vraiment pour ma sécurité. Devrais-je m'inquiéter ? Serais-je tombé dans un coupe-gorge ? A vrai dire, mes expériences passées en la matière m'ont montré qu'il y avait finalement peu de risque en général dans ce genre d'endroits. Certes, mon accoutrement et ma peau claire énoncent clairement la couleur : s'il doit y en avoir un dans un rayon d'un kilomètre, je suis certainement le pigeon à plumer ! Mais je ne suis pas non plus inconscient des risques et m'en suis toujours sorti sans encombre. Bref, je ne sais que penser. Je redouble de vigilance et c'était peut-être le seul but de tout ceci : me rappeler qu'il faut être très prudent. Nous montons dans le train qui arrive, toutes portes ouvertes de chaque côté de la rame : c'est ce qu'on pourrait appeler la climatisation naturelle ! Je me retrouve rapidement coincé dans cette marée humaine qui occupe tout l'espace. Comme sur la route tout à l'heure, je comprends que l'Indien a horreur du vide... Mon protecteur qui s'était avancé un peu dans le wagon m'avait exhorté à le rejoindre mais j'étais coincé avec mon sac. Mettre un peu de distance entre lui et moi ne me déplaît pas finalement car je continue de me poser la question de cette si grande sollicitude. Et je me la pose toujours. Etait-ce un policier en civil qui pensait ne faire que son devoir ? Il me paraissait bien jeune pour cela. Un "bon hindou" faisant œuvre de charité envers une brebis égarée ? A vrai dire je n'en sais rien. Le mystère reste entier, mais il correspond finalement à l'expérience que beaucoup relatent : un deus ex machina qu'on ne peut pas s'empêcher de relier au divin dans ce pays aux trois cent millions de dieux2...

Mon hôte descend à la prochaine station. Il me répète une dernière fois : le terminus... dans trois arrêts... Church Gate... OK ! OK ! C'est pigé. Je le remercie chaleureusement et il descend sans se retourner. Cet évènement a-t-il bien eu lieu ??... Je profite de la banquette dans le wagon qui s'est presque vidé entièrement. Je peux enfin observer un peu l'environnement. Un jeune homme est avachi sur le sol près de la porte. Les gens doivent faire attention pour ne pas lui marcher dessus en passant. L'Inde et la misère : premier acte... Le wagon est équpé de plusieurs ventilateurs au plafond qui brassent l'air et procurent une agréable sensation. Je les verrai partout ces ventilateurs, dans les gares, les habitations, les hôtels, les bâtiments officiels... Mais je m'aperçois avec horreur qu'ils n'empêchent pas les moustiques d'évoluer au grand jour ! Finalement, avant d'être arrivé au terminus, j'aurais eu durant ces deux premières heures l'essentiel de ce que l'Inde allait m'offrir de pire par la suite : le bruit, la foule, la pollution, la pauvreté... et des espèces nuisibles !

Le repérage est difficile à Church Gate. Je pénètre enfin vraiment dans la ville indienne, la ville grouillante et bruyante. Je me rendrai vite compte qu'elle est aussi souvent malodorante. J'ai pour tout plan le bout de carte imprécis du guide de voyage. Je ne le sais pas encore, mais Mumbai est une ville gigantesque (l'agglomération compte plus dix-huit millions d'habitants). Même si je suis dans ce que l'on peut considérer comme le centre de la ville, situé dans l'extrémité sud, je suis encore à trois ou quatre kilomètres du quartier que le guide conseille. Je me mets en chemin. La première épreuve se présente à moi : traverser la rue ! Je suis déboussolé par mon réflexe conditionné de bon (enfin...) citadin habitué à arpenter le trottoir et traverser sur les passages cloutés quand la circulation se fait dense. Je comprends bien qu'ici ça ne marchera pas. Le flot de véhicules incessant et les trajectoires cahotiques mettent à mal cette sécurité occidentale chèrement acquise. Pour le moment, j'observe, j'apprends, et je suis le mouvement des gens qui m'entourent et semblent vouloir se diriger dans la même direction que moi...

Sur la route, je demande mon chemin à plusieurs reprises car non contente d'être bruyante et encombrée, une des artères principales est en plein travaux. Le métro est en construction ! Je me rends maintenant compte de la folie de cette idée : non, tous les Indiens ne parlent pas anglais, pas même "hinglais", et ce qu'ils baragouinent m'est pour l'instant le plus souvent incompréhensible. Je comprends qu'il faut choisir avec discernement la personne interrogée pour espérer obtenir une réponse. Je parviens tant bien que mal à reprendre la bonne direction après avoir erré un peu. Au passage, je continue ma découverte de la ville et de la vie indiennes. On marche autant sur la chaussée que sur le trottoir qui peut très bien ne pas exister ou être dans un état déplorable, comme dans un village à la campagne ou certains quartiers délabrés en France. Les trottoirs sont d'ailleurs souvent enombrés par des vendeurs de rues qui proposent ce que l'on nomme dans le jargon international de la street food, et qui créent parfois des attroupements. Il ne s'agit visiblement pas d'un mode de restauration réservé "aux pauvres" : tout le monde s'arrête pour acheter un morceau à manger (accras, samosas, plats entiers de riz servis dans des petites assiettes en carton, etc.), l'homme en costume-cravate comme des ribambelles d'élèves en uniforme. C'est la cantine de la rue. Hors de question pour l'instant de m'arrêter. D'abord parce que je n'ai pas faim, la chaleur coupant mon appétit, ensuite parce que je ne suis pas encore arrivé...

Sur une artère plus large, je continue ma route sous le regard des habitants qui me regardent souvent comme on a dû regarder E.T. quand il a débarqué dans les environs de Roswell... Je suis accosté par un jeune homme qui commence à m'accompagner en m'interrogeant sur mes chaussures. Ils les trouvent très bien et me demandent combien je les ai payées. Je suis naïf et ne lui cache rien (si je commence à être méfiant au premier contact...). Les deux questions que j'entendrai le plus souvent dans ce cas fusent : d'où je viens, et comment je m'appelle3. En entandant que je viens de France, j'ai immédiatement droit à quelques mots de français sortis de je ne sais où ! Mon compagnon de voyage me demande des précisions : quelle ville ? Lui me cite Montpellier (de mémoire), où, d'après ce que je comprends en hinglais, il aurait séjourné quelques temps... Tout cela me rappelle joyeusement mes promenades il y a vingt ans lorsque j'avais droit régulièrement à un : "Ah Français !? Je ne parle pas français..." de la part des personnes qui m'interrogeaient ! Décidément, le monde est partout le même...

Nous sommes bientôt rejoints par un troisième larron. J'ai droit aux mêmes questions et à ce que je pressens aussitôt être un jeu d'acteurs qui pourrait devenir un jeu de dupes pour l'avoir déjà expérimenté par le passé : quelques mots en français, le souvenir lointain d'un séjour en France, et donc nous sommes amis presque pour la vie. Et tout cela bien sûr de façon entièrement désintéressée. L'Indien, tout comme le Péruvien ou le Marocain, n'a que cela à faire de sa journée : partir à la rencontre du touriste — celqui qui a les poches bien remplies de devises si possible — pour fraterniser... Mais peut-être suis-je trop mes gardes, peut-être vois-je le mal partout alors que le monde est rempli d'amour et de compassion ? Bon, voyons la suite du programme. Nous continuons de marcher en faisant la causette, et pour l'instant c'est moi qui dirige. Mais bientôt arrivent les questions qui confirment mes premières craintes : combien de temps je compte rester en Inde, et surtout est-ce que je sais où je vais dormir ce soir. Parce que, bien entendu, mes deux nouveaux anges gardiens, qui de temps en temps parlent entre eux en hindi et j'ai du mal à savoir s'ils se connaissent ou non, mais j'ai l'intuition que ce n'est pas la première fois qu'ils se rencontrent tout de même (ils ne se sont même pas salués quand le second nous a rejoints, comme s'ils s'étaient déjà croisés récemment), ont plein de bons tuyaux pour moi ! Alors non, effectivement, je ne sais pas où je vais dormir exactement, mais j'ai une bonne idée et j'essaie de leur faire comprendre que je sais où je me rends. Mes réponses sont honnêtes, je suis en ce début de voyage sur un mode ouvert et franc. Et je me prends à rêver que mes compagnons de rue sont envoyés par l'un des trois cent millions de dieux indiens pour m'aider... Je ne vais pas tarder à me rendre compte qu'ils le sont par un dieu universel qui a ici pour avatar : Roupie ! Je me laisse mener sans trop de difficultés dans l'agence de voyages qui a des plans surper-méga-intéressants pour moi, bien sûr. Et surtout, je ne fais qu'à moitié confiance au guide que j'ai dans la poche pour me fournir une bonne adresse, alors s'il y a vraiment des bons tuyaux, je suis preneur. Eh non ! moi non plus je ne suis pas totalement désintéressé par cette rencontre. Devrais-je être le seul dindon de la farce à ne pas avoir compris qu'on cherche à me vendre quelque chose ??

Il est environ 14h lorsque je m'assieds dans cette agence de voyage à Colaba, quartier de la pointe sur de Mumbai qui était ma destination. Le patron me rejoue la même scène : je suis Français ? alors j'ai droit à quelques mots dans ma langue maternelle. Maintenant que nous sommes amis, il me questionne à son tour sur mes intentions : combien de temps je vais rester, où est-ce je compte me rendre, dans quel hôtel je vais dormir ce soir, etc. Je passe les détails de la discussion qui s'engage, qui relèvent essentiellement de la négociation commerciale internationale et n'a rien à voir avec la relation qu'on tente de nouer avec une personne qu'on désire connaître... Au final, je reçois la bonne nouvelle : on me propose un pass pour le transport durant tout mon voyage (train et bus dans les meilleures conditions, c'est-à-dire avec l'air conditionné, l'AC — prononcer "eille-scie" à l'anglaise...) ainsi que le logement pour la modique somme de... 54 000 Rs ! Hein ? Mes yeux s'écarquillent lorsque je fais la conversion : plus de 750 € ! Au-delà du fait que ce n'est pas du tout ce que je suis venu chercher ici (on est en train de me proposer presque un voyage clé en mains à 35 € par jour, ce qui est considérable dans ce pays...), et même si la somme est tout à fait dans mes moyens, ce "bon plan" soulève trop de questions qui ne pourront pas recevoir de réponse satisfaisante. Par exemple : comment je réserve le transport ou une chambre ? Si je dois me rendre dans une gare, c'est trop compliqué, je le pressens déjà, sans compter les temps d'attente interminables, et si c'est par internet, je suis dépendant d'une connexion, et je me rendrai compte qu'elle n'est pas toujours facile à obtenir ! Quels hôtels, guesthouses et autres lodges sont compris dans cette offre ? Je n'ai aucune idée de ce que vaut un "prix bas", un "prix moyen" ou un "prix élevé" en la matière. Comment peut-il m'assurer que j'aurais une offre partout où je veux aller ? Surtout, qu'est-ce qui m'assure que ce plan est fiable ? En fait, rien, à part l'assurance du patron qui me montre des certificats au mur censés attester qu'il a reçu des agréments officiels. Hum... Je ne veux pas faire perdre son temps à cet homme, et si possible j'aimerais éconimiser le mien. Je ne voudrais pas non plus laisser trop d'espoir, mais je sens bien qu'il faut mettre fin à cette discussion et partir. Je lui dis que j'ai besoin de réfléchir à son offre et que dans l'immédiat, je dois trouver un logement. Il me propose de me conduire dans un endroit du quartier, et j'accepte car finalement, je me suis laissé conduire ici pour ça.

Je repars donc de l'agence avec le premier compagnon de voyage qui m'a accosté et me mène deux rues plus loin dans l'un des lieux recommandés par mon guide ! Finalement, j'y suis arrivé, même si ce fut laborieux. Il s'agit d'un guesthouse, c'est-à-dire pas tout à fait un hôtel (réception sommaire, ça ressemblerait plutôt à une auberge de jeunesse), qui occupe le deuxième étage d'un bâtiment. Il n'y a aucune place libre, mais on me propose d'aller voir au troisième car un autre établissement du même genre s'y trouve. Cette fois il y a des disponibilités, il reste une chambre simple avec "air ventilé" (un ventilateur fixé au plafond que l'on peut faire tourner plus ou moins rapidement), et les sanitaires sont sur le palier. Pas de fenêtre, mais ça m'est égal car je pense que durant ces premiers jours, je vais être beaucoup dehors et ne revenir ici que pour dormir. C'est propre, le ménage a l'air d'être fait régulièrement et l'étage bien tenu. Reste la question du prix : 900 Rs, une quinzaine d'euros. Marché conclu ! Je raccompagne mon compagnon de voyage dans la rue en lui expliquant que je vais réfléchir à la proposition du patron de l'agence de voyages et que j'y retournerai si l'affaire me paraît intéressante. À vrai dire, c'est tout vu et il y a peu de chances que j'y remette les pieds... Avant de partir, le jeune homme me fait comprendre qu'il aimerait bien un peu d'argent. Il faut bien qu'il survive ! Eh ! je me doutais bien que son désintéressement était limité. Il gagnera certainement déjà une petite commission pour m'avoir amené ici, mais il a la chance pour lui : c'est le début du voyage et je ne suis pas encore excédé par ces demandes incessantes, alors je lui donne quelques dizaines de roupies.

Je m'installe dans ma "cellule" au Sea Shore Hotel. Je prends une douche et me repose un peu avant de partir à l'assaut du quartier. Avant de sortir, je rencontre dans ce qui sert d'accueil à l'hôtel un Français, Bernard, qui m'explique ses mésaventures. Il s'est fait voler son passeport et son argent à Chennai (ma destination finale) alors qu'il montait ou descendait d'un train. C'est un voyageur aguerri à ce genre d'endroit, mais un moment d'inattention a suffit ! Il me raconte ses déboires avec le consulat français qui a semblé peu prompt à lui venir en aide au-delà des pratiques et circulaires en vigueur... On lui a donné l'équivalent de quelques euros et c'est à lui de se débrouiller pour vivre jusqu'à ce que ses démarches administratives aboutissent. Ce qu'il me raconte lors de la découverte du méfait dont il a été victime fait immédiatement écho à mon aventure du matin même avec le jeune homme qui m'avait aidé. Il se trouvait dans la gare où il venait de se faire voler ses affaires et demanda de l'aide à plusieurs personnes. Toutes répondaient par la négative ou se détournaient jusqu'à ce qu'un homme arrive et prenne les choses en mains sans rien demander. Il ordonna" à quelqu'un d'aller acheter un billet pour Bernard, de l'aider financièrement, etc., si bien qu'il se trouva bientôt en possession de tout ce qu'il fallait pour survivre jusqu'à Mumbai ! Et cela se fit sans aucune demande en retour. Il me raconta aussi le trajet infernal de retour avec ses 28 h de train... En tous les cas, me voilà prévenu : l'Inde restera durant tout mon périple un pays sûr, mais aussi un pays où tout peut arriver. Il faudra parvenir à rester sur ses gardes sans tomber dans la paranoïa...

La fin d'après-midi voit le jour décliner rapidement, comme toujours sous les tropiques (la ville est située à 19° de lattitude nord). Je sors dans les rues de cette ville où j'ai déjà beaucoup marché. Les trottoirs sont défoncés ou absents, et souvent jonchés de détritus divers. La circulation est toujours dense et je me fais vite à cette coutume locale que je vais adorer car elle me correspond parfaitement : marcher où il y a de la place... Je n'ai rien avalé depuis mon maigre petit déjeuner dans l'avion, qui du reste a eu du mal à passer. Je pars à la recherche d'un endroit pour me sustenter en explorant prudemment le quartier car je n'ai pas de plan, et comme il commence à faire nuit, tout se ressemble. Je fais le tour du pâté de maisons en partant vers la droite, puis vers la gauche une fois revenu au point de départ. Je m'aventure un peu plus loin en tournant toujours dans le même sens pour revenir au même endroit. Je jette mon dévolu sur un restaurant "Veg" qui ne propose donc que des plats végétariens. Je commande un "thali veg", probablement le menu le plus courant, celui qu'on propose partout, consistant en une galette ou un pain (chapati, naan, etc.), du riz, plusieurs petites portions de légumes comme des lentilles et des sauces plus ou moins épicée. Figure aussi dans le mien un dessert, et je commande en plus un chaï, la boisson nationale composée de thé, d'épices, de lait et une quantité non négligeable de sucre. Je l'ai découverte dans les rencontres Amma en France, ce n'est donc pas une première, et j'en consomme depuis plusieurs années à partir de sachets tout prêts qu'on trouve maintenant dans tout magasin bio. Ici, tout est épicé, y compris le chaï, ce qui n'est pas trop dans mon goût. Je paye les 170 Rs demandés puis je rentre doucement.

Il me faut tout de même acheter du dentifrice avant d'atteindre l'hôtel. J'ai décidé de ne pas encombrer mon sac de tout un tas de produits que je me doutais bien pouvoir trouver sur place. Ça pèse moins lourd sur mon bilan carbone et ça fait marcher l'économie locale... Une petite boutique ouverte sur la rue me permet de trouver mon bonheur. Pour quelques roupies, j'achète un superbe tube de dentifrice fabriqué dans le coin et estampillé ayurvédique. Demain, j'achèterai du shampoing ! Sur le chemin du retour, je vois un attroupement dans la rue. Une personne tient un vélo dont le porte-bagages supporte un empilement de plateaux remplis chacun de plusieurs douzaine d'œufs. Sur la chaussée, un début d'omelettes, et assis sur le trottoir, un homme qui a l'air un peu sonné se tient la tête entre les mains. Je comprends que je suis en train d'assister à mon premier constat d'accident. Je me suis demandé toute la journée comment ça pouvait bien fonctionner, avec une telle densité de monde sur la route, des véhicules de toutes catégories se battant sans cesse pour occuper son bout de macadam à coups de klaxon et progresser dans la jungle urbaine... Plus de peur que de mal il semblerait, du moins je l'espère pour le cycliste...

Nuit difficile. Je crains par-dessus tout les moustiques et je n'aime pas dormir avec le ventilateur en marche forcée (censé les repousser)... De plus, une arrivée tardive et en fanfare à une heure du matin dans la chambre à côté n'arrange pas les choses. L'hôtel est à l'image de l'Inde que je découvre : extrêmement bruyant...


1 Souvenir, souvenir...

2 « Trois cent millions de dieux en Inde ! Qui dit mieux ? Personne au monde. Nulle part on n'en trouvera autant. » (Catherine Clément, Promenade avec les dieux de l'Inde, Editions du Panama, 2005).

3 Le guide en ajoutait une troisième : es-tu marié ? mais je n'y ai jamais eu droit. N'importe quoi, ce guide !


retour vers : "Introduction Inde 2018"     lire la suite : "Mercredi 5 décembre"